Déclaration faite le 22 juin 2010 par la sénatrice Vivienne Poy
L'honorable Vivienne Poy:
Honorables sénateurs, je prends la parole au sujet de l'interpellation concernant les choix dont disposent aujourd'hui les femmes dans le monde. Que nous ayons la peau noire, blanche, jaune ou brune, nous sommes toutes liées par notre expérience de femmes.
Le fait d'être de sexe féminin nous impose certaines restrictions; or, pour être en mesure de faire des choix dans la vie, nous devons surmonter ces obstacles. Nous donnons naissance aux enfants et nous prenons soin de la génération à venir. Les femmes feront du progrès dans la vie uniquement si elles deviennent maîtresses de la nature, possibilité qui, à l'heure actuelle, est rarement offerte aux femmes de nombreuses parties du monde.
Les hommes et les femmes ne sont pas si différents, mis à part les hormones. On serait porté à croire que le groupe qui procrée et qui éduque les générations futures devrait être protégé. C'est ce qui se passe dans la nature. Malheureusement, dans les sociétés humaines, ce n'est souvent pas le cas.
Je suis arrivée au Canada il y a plus de 50 ans pour étudier à l'université. Après mon mariage, en 1962, nous sommes restés à Montréal à cause de la formation de mon mari. À ma grande horreur, j'ai constaté que, en tant que femme mariée au Québec en 1962, du jour au lendemain j'étais passée du statut d'adulte responsable à celui de mineure, ce qui signifiait que, pour toutes les questions juridiques et financières, notamment les traitements médicaux, je devais obtenir le consentement de mon mari.
Sachant par expérience ce qu'il en est d'être privée du droit de choisir, je ne souhaite cela à personne. Le fait que mon mari ne se soit jamais prévalu de ses droits n'a aucune importance. Voilà pourquoi j'éprouve énormément de sympathie à l'égard des femmes qui, aujourd'hui, dans de nombreux pays du monde vivent sous la domination d'autres personnes.
Honorables sénateurs, rappelez-vous du mouvement féministe et de ce qu'il nous a permis de réaliser. Les femmes canadiennes se sont battues pour avoir le droit de faire des choix et elles ont eu gain de cause. La planification familiale axée sur la contraception, l'avortement pratiqué dans des conditions sûres et le droit de choisir quand nous souhaitons avoir des enfants et combien nous en voulons — et également celui de ne pas en avoir si tel est notre choix— constitue un des éléments clés de notre liberté. Voilà ce qui nous a permis de participer pleinement à la société.
Bon nombre d'entre nous ne seraient pas ici, au Sénat, si nous n'avions pas eu le droit de choisir. Toutefois, à l'heure actuelle, dans de nombreuses régions du monde, ces choix sont un rêve inaccessible pour les femmes.
Les femmes de la génération de ma grand-mère étaient confinées à la maison parce qu'elles avaient une famille nombreuse. Pendant les années où elles pouvaient enfanter, les femmes mariées étaient comme des usines à bébés. Elles avaient un enfant par année, voire deux aux trois ans. Il était alors courant que les femmes meurent en donnant naissance à un enfant.
La situation des femmes de la génération de ma mère était bien meilleure en raison des moyens de contraception. En outre, lorsque ces moyens ne fonctionnaient pas, les femmes pouvaient se faire avorter par un médecin. Je me souviens très bien que la santé de la mère et la survie de ses enfants étaient des priorités. C'était ainsi que les choses se passaient à Hong Kong et en Chine.
Quand j'étais jeune, j'écoutais les femmes des générations précédentes parler des expériences déshumanisantes qu'elles et leurs amies avaient vécues pendant la Seconde Guerre mondiale en tant que réfugiées d'un peuple conquis par les Forces armées impériales du Japon.
Ces actes sont bien illustrés au Mémorial du Massacre de Nankin. Les hommes et les garçons étaient rassemblés et exécutés, mais les femmes et les filles étaient violées à répétition et se retrouvaient enceintes.
Malheureusement, rien n'a beaucoup changé dans les zones de conflit et les zones sinistrées. Les armées conquérantes ferment souvent les yeux sur ce qui se produit en temps de guerre. C'est pour cette raison qu'il y a maintenant la Cour pénale internationale à la Haye. Les hommes souffrent horriblement, mais il arrive que ce soit bien pire pour les femmes. Le viol utilisé comme récompense pour les soldats et comme moyen de terroriser la population n'a rien de nouveau.
Dans un pays comme la République démocratique du Congo, plus de 8 000 viols ont été signalés l'année dernière durant le conflit. La prison de Goma, construite pour loger 150 détenus, en abrite plus de 900, pour la plupart des hommes. Les femmes sont jetées en prison pour interruption de grossesse, grossesse résultant la plupart du temps d'un viol, ou pour homicide involontaire, après avoir tué leur agresseur ou leur conjoint violent. Leurs enfants, qui autrement seraient traités comme des parias ou abandonnés par la collectivité, restent avec elles en prison.
Quand le désordre règne, le non-respect des lois prévaut. En Haïti, après le tremblement de terre, une jeune femme, racontant ce qui lui était arrivé en allant aux toilettes dans le camp en pleine nuit, a dit : « Ils m'ont agrippée, m'ont couvert la bouche de leurs mains et les trois m'ont violé tour à tour... J'ai si honte. Nous avons peur que les gens découvrent ce qui s'est passé et nous rejettent. » Cette femme de 21 ans, qui avait donné naissance à une fille trois jours avant le séisme, souffre de douleurs et de démangeaisons abdominales, probablement en raison d'une infection contractée durant l'agression. Il est incroyable que ce soit les femmes qui ont été violées qui doivent avoir honte et non les violeurs.
Dans la banlieue de Pétionville, construite sur une colline, où de somptueuses maisons dominent les bidonvilles installés à flanc de colline et dans les ravins, une victime de viol de sept ans est traitée dans un hôpital aménagé sous une tente et une victime de viol de deux ans reçoit des antibiotiques pour une gonorrhée buccale.
Alison Thompson, coordonnatrice médicale bénévole pour un groupe d'assistance mis sur pied par l'acteur hollywoodien Sean Penn, a déclaré : « Lorsque les lumières sont éteintes, c'est là que les viols se multiplient et cela se produit quotidiennement dans tous les camps de Port-au-Prince. » Outre les maladies transmises sexuellement et la grossesse, les victimes courent le risque d'être infectées au VIH. Haïti a le taux d'infection le plus élevé de l'hémisphère occidental, soit une personne sur 50.
Que peut faire le monde occidental pour ces femmes et ces enfants en vue d'alléger leurs souffrances? Selon The Lancet, la plus importante revue médicale du monde, en 2008, l'accès aux médicaments antirétroviraux aurait aidé à sauver plus de 60 000 vies perdues à cause du VIH-sida, parmi les 342 900 décès maternels dans le monde entier. Il y a une pénurie de médicaments antirétroviraux dans les pays qui en ont le plus besoin.
Le contrôle des grossesses non désirées, surtout celles qui découlent d'actes de violence, constituent une importante préoccupation pour les femmes du monde entier. Il suffit de regarder ce qui arrive à la clinique Ngaliema, à Kinshasa, au Congo, où des victimes de viol se présentent souvent après des avortements bâclés ayant causé une perforation de l'utérus, des hémorragies, une péritonite ou la septicémie. L'avortement, tout comme la prostitution, est aussi vieux que l'histoire de l'homme. Aujourd'hui, le facteur déterminant est la personne qui le pratique, soit un médecin praticien soit un charlatan.
L'avortement est interdit dans 14 pays d'Afrique tandis que 90 p. 100 des autres pays du continent en restreignent la pratique. Pourtant, dans un pays comme la Tanzanie, où l'avortement est tabou, il suffit de quelques minutes pour trouver un homme dans la pièce arrière d'une pharmacie locale d'un bidonville qui est prêt à pratiquer un avortement illégal pour 18 $. Laila Abbas, la porte- parole de l'ONG Marie Stopes International, a dit que, en Afrique, « le marché de l'avortement non sécuritaire est énorme. Chaque année, ces charlatans tuent au moins 25 000 femmes et en blessent 1,7 million. D'autres encore sont mutilées et tuées par d'horribles remèdes maison qui consistent à placer des cathéters, des racines et des herbes dans le vagin pour faire saigner la femme enceinte. Voilà pourquoi, en Afrique, un septième des décès pendant la grossesse sont causés par des avortements non sécuritaires.
Si les jeunes filles ou les femmes qui ont été violées ne peuvent pas se débarrasser du fœtus, elles tuent ou abandonnent souvent leur bébé à la naissance car ces nourrissons sont la progéniture de leur agresseur. Bien que l'avortement soit illégal dans de nombreux pays, si des avortements sécuritaires étaient offerts aux jeunes filles et aux femmes victimes de viol, elles auraient une mince chance de retrouver une vie normale.
Une autre contrainte associée au fait d'être une femme dans certaines sociétés et dans de nombreux pays pauvres, c'est que les femmes sont souvent traitées comme du bétail qu'on vend et qu'on achète, qu'on utilise et qu'on abandonne. La pratique du fœticide féminin a créé un important déséquilibre entre les sexes dans de nombreux pays asiatiques en développement. Cette année, le 8 mars, les Nations Unies ont annoncé que, en Inde et en Chine seulement, 85 millions de femmes sont mortes à cause de soins de santé discriminatoires, de négligence et de fœticide.
Le fœticide féminin est aussi la raison principale pour laquelle des hommes âgés, souvent des fermiers et des ouvriers agricoles, achètent de jeunes épouses dans des régions pauvres parce qu'ils ne peuvent pas en trouver près de chez eux. Plusieurs réfugiées nord- coréennes qui passent en Chine sont vendues comme épouses à de vieux fermiers par leurs trafiquants. Ces derniers sont censés les aider à s'échapper en traversant la frontière. De nos jours, dans les pays extrêmement pauvres, de petites filles sont souvent vendues comme épouses. Au Yémen, à Hadramout, Fawzia est morte récemment à l'âge de 12 ans des complications liées à un accouchement. À l'âge de 11 ans, elle était mariée. Lorsque des fillettes de cet âge accouchent, le bébé est souvent trop gros pour passer dans l'ouverture pelvienne. Dans des endroits comme des villages éloignés, où il n'y a aucun service de santé maternelle et encore moins de services pour procéder à une césarienne, intervention dont la plupart des fillettes de cet âge ont besoin pour accoucher, ces préadolescentes vivent des douleurs atroces pendant des jours. Elles ont de la chance si leur bébé et elles-mêmes survivent à cette épreuve.
La disponibilité de méthodes de contraception moderne aiderait grandement ces épouses enfants. Selon le Guttmacher Institute, on réduirait de 70 p. 100 la mortalité maternelle en répondant aux besoins mondiaux en matière de contraception moderne. La planification familiale obtenue grâce à la contraception peut éliminer les deux tiers des grossesses non désirées et les trois quarts des avortements dangereux.
La lecture de l'histoire de Fawzia, au Yémen, a ramené à ma mémoire l'expérience que j'ai vécue au Canada. Je ne serais pas ici aujourd'hui si on ne m'avait pas dispensé des soins de santé génésiques lorsque j'en ai eu besoin. Mon obstétricien était étonné car il s'attendait à un accouchement facile, étant donné que je donnais naissance à mon troisième enfant. Toutes les femmes savent qu'elles risquent de mourir lorsqu'elles accouchent. La survie de la mère dépend d'une aide médicale appropriée. Or, cette aide est inaccessible dans bien des endroits sur la planète.
Le Canada, qui accueille cet été les sommets du G8 et du G20, ne doit pas oublier que le cinquième objectif du Millénaire pour le développement, soit la réduction du taux de mortalité maternelle, est l'objectif auquel on a consacré le moins d'efforts. Chaque année, 80 p. 100 des décès de femmes enceintes sont attribuables à cinq causes ou complications qui auraient pu être évitées ou traitées, dont des hémorragies ou des avortements bâclés. D'après les statistiques, lorsque la mère meurt, plus de la moitié de ses enfants âgés de moins de cinq ans vont mourir aussi.
Permettez-moi de citer un extrait d'un éditorial du journal The Lancet :
Le Canada et les autres pays du G8 pourraient faire preuve d'un véritable leadership en adoptant un plan définitif pour la santé maternelle, un plan fondé sur des données scientifiques solides, et non sur des préjugés.
Honorables sénateurs, il est facile pour les femmes occidentales de tenir les choses pour acquis, car nous avons la maîtrise de nos vie, parce que nous avons des choix. Par contre, il y a des femmes qui ont moins de chance que nous qui n'ont aucun choix. En tant que pays membre du G8, le Canada se doit d'aider les moins nantis en mettant, avant tout, l'accent sur la santé génésique.