Déclaration faite le 23 novembre 2010 par la sénatrice Vivienne Poy
L'honorable Vivienne Poy :
Honorables sénateurs, je prends la parole aujourd'hui au sujet de l'interpellation du sénateur Oliver sur l'état actuel du pluralisme, de la diversité et du racisme au Canada. Je vais passer en revue les répercussions que notre politique de multiculturalisme a eues sur les minorités ethniques et l'immigration, et parler des mesures que nous pouvons prendre pour aller de l'avant, en tant que pays pluraliste prospère.
Son Altesse l'Aga Khan, chef spirituel de la communauté musulmane ismaélienne à qui le sénateur Oliver a fait référence, définit le pluralisme comme étant « la convergence de gens ayant des origines et des intérêts divers, au sein de divers organismes qui poursuivent des buts variables à des fins d'expression créatrice , lesquelles sont très utiles et méritent le soutien du gouvernement et de l'ensemble de la société ». Autrement dit, le pluralisme va bien au-delà du respect des cultures et comporte l'acceptation d'autres idées ou pratiques qui mettent parfois en question nos propres croyances.
L'Aga Khan a fait l'éloge du bilan du Canada en matière d'appui au pluralisme et a créé le Centre mondial du pluralisme sur la promenade Sussex à Ottawa. Il s'agit d'un centre de recherche et d'éducation et d'un lieu de dialogue, d'échange et de rencontre pour des gens d'origines différentes qui se cherchent des points en commun.
Le professeur Will Kymlicka, de l'Université Queen's, a récemment rédigé un rapport pour le gouvernement du Canada, dans lequel il écrit ceci :
[...] nous avons été témoins non seulement de preuves croissantes de l'avantage comparatif du Canada en matière d'intégration des immigrants, mais également de preuves croissantes que la politique sur le multiculturalisme a joué un rôle important dans cette réussite comparative.
[...] il existe de plus en plus de preuves que les immigrants au Canada et les minorités visibles ou confessionnelles réussissent mieux que dans la plupart des autres démocraties occidentales, sinon dans toutes ces démocraties.
Puis, il a ajouté ce qui suit :
[...] des recherches récentes ont révélé ce qui suit :
— un degré élevé d'identification et d'acceptation mutuelles entre les immigrants et les Canadiens de naissance.
Malgré toutes ces bonnes paroles, nous sommes-nous écartés du bon chemin, à tout le moins selon nos médias? Réfléchissez à ce qui suit. On a pu lire dans le Globe and Mail un article intitulé « Le multiculturalisme est-il une mosaïque ou une erreur? » Sur les ondes de TVOntario, un groupe de discussion s'est demandé si on avait sonné le glas du multiculturalisme. Le Centre pour une réforme des politiques d'immigration, un groupe de réflexion privé mis sur pied cette année, semble être contre l'immigration, les réfugiés, la Charte des droits et libertés et la réunification des familles. Des articles publiés dans la presse écrite qualifient les quartiers ethniques de « ghettos ». Rob Ford a été élu maire de Toronto, la ville la plus multiculturelle du monde. Enfin, le Maclean's a publié récemment un article intitulé « Trop asiatique? ».
Au même moment, apparemment en contradiction directe avec toutes ces voix stridentes qui remettent en question l'efficacité du modèle pluraliste canadien, le nouveau maire de Calgary, Naheed Nenshi, est un homme progressiste de 38 ans, professeur d'administration et musulman ismaélien, dont la famille, originaire de Tanzanie, a immigré à Calgary. Qu'est-ce qui se passe?
Je crois que la diversité est la plus grande force du Canada. À Toronto, nous avons la chance de vivre dans une société qui a été transformée par la migration massive et qui est à la fois dynamique et cosmopolite. Nous sommes toujours en contact avec des gens originaires de toutes les régions du monde, ce qui aide à ouvrir les esprits.
Dans ma vie publique et privée, je me rends compte que le multiculturalisme connaît du succès au Canada, car je suis en communication constante avec diverses communautés d'un bout à l'autre du pays. Il faut améliorer notre politique pour intensifier l'interaction entre les cultures, ce qui permet de dissiper l'ignorance. Parallèlement, n'oublions pas que, dans une large mesure, l'approche canadienne a permis de créer le genre de société pluraliste à laquelle nous aspirons. Cette opinion est renforcée par toutes les études universitaires qui examinent les résultats scolaires, l'adoption de la citoyenneté et les degrés d'acceptation sociale et de participation politique.
Cette réussite se vérifie également dans la plupart des sondages, même ceux menés immédiatement après les événements du 11 septembre 2001. Par exemple, en 2002, 83 p. 100 des Canadiens convenaient que les gens qui appartiennent à des groupes raciaux et culturels différents enrichissent la vie culturelle du Canada. En 2006, le même pourcentage de personnes interrogées convenait que les musulmans apportent une contribution positive au Canada.
Certains ont suggéré que le multiculturalisme soit rebaptisé. Les termes « interculturalisme » et « pluralisme » ont été suggérés. Cependant, quel que soit le terme utilisé, le multiculturalisme est la marque distinctive du Canada. Au lieu de le rebaptiser, nous devrions le considérer comme une politique en devenir, un travail de longue haleine.
Nous connaissons tous le nouveau discours qui nous vient de l'Europe au sujet de l'échec du multiculturalisme.
Honorables sénateurs, le Canada n'est ni l'Allemagne ni la France, des pays qui ne disposent d'aucune politique en matière de multiculturalisme. Il est donc impossible de comparer leur situation au modèle canadien. En fait, l'enseignement que nous devrions retenir de l'expérience de l'Allemagne, à plus forte raison au moment où le gouvernement canadien préconise de plus en plus le recours aux travailleurs temporaires, c'est que la façon dont ce pays a traité les travailleurs temporaires turcs l'a conduit à l'impasse actuelle. Nous ne voulons pas nous engager sur la même voie que l'Allemagne.
En comparant le Canada à l'Europe dans une étude importante effectuée en 2007, intitulée Belonging : diversity, recognition and shared citizenship in Canada, l'Institut de recherche en politiques publiques a conclu que :
[...] Peu d'éléments indiquent que le Canada se dirige vers une profonde ségrégation sociale comme celle que l'on craint dans certaines parties de l'Europe... Le Canada ne se dirige pas aveuglément vers la ségrégation. Rien ne justifie un changement d'orientation draconien dans les politiques de multiculturalisme, comparable à celui qui est en cours dans certains pays européens.
L'un des principaux défis auxquels nous avons à faire face en ce moment, c'est de déterminer comment intégrer la religion dans le contexte du multiculturalisme. En Ontario, la question de l'intégration de la charia au droit de la famille a fait l'objet d'un débat, tout comme celle du financement public des écoles confessionnelles. Les deux initiatives ont été abandonnées.
Au Québec, nous sommes tous au courant de la Commission Bouchard-Taylor de consultation sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles et du projet de loi visant à interdire le port du niqab au moment de la prestation ou de la réception de services publics.
Pendant ce temps, en Ontario, une ordonnance de la cour ouvre la porte au témoignage devant les tribunaux des femmes portant un niqab. Les médias ont rapporté un certain nombre de crimes d'honneur, ce qui a aiguillonné le débat sur la diversité religieuse. Le soi-disant crime d'honneur n'a rien à voir avec la diversité. Il s'agit d'un meurtre et cet acte est traité comme tel par nos lois.
Charles Taylor, coauteur du rapport québécois, prône le dialogue, sans lequel, dit-il, nous nous égarerons. Taylor dit en outre que la récente islamophobie européenne est « le genre de stupidité tout à fait ignorante dans laquelle pataugent les sociétés démocratiques ». Il ajoute que cela « s'applique également à toute vision méprisante d'autrui ».
Malheureusement, en manipulant les politiques multiculturelles et en tenant un discours anti-immigrants et anti-refugiés pour se faire du capital politique, les politiciens incitent souvent au racisme à l'égard de collectivités données. Il suffit de penser à l'arrivée récente d'un plein navire de Tamouls qui réclamaient le statut de réfugié et au discours politique qui a été tenu à ce sujet, ce qui a fait monter les tensions entourant la question de l'immigration et des demandeurs d'asile comme des membres de minorités visibles établies.
Notons cependant que, lorsqu'un demandeur du statut de réfugié arrive seul dans un aéroport canadien, cela ne soulève pas l'indignation. Il fait partie des chanceux qui peuvent se payer l'avion au lieu de s'exposer au danger d'un voyage en mer à bord d'un bateau qui prend l'eau.
Le projet de loi C-49, qui en est à l'étape de la deuxième lecture à l'autre endroit, a pour but de décourager les activités de passage de clandestins, qui sont des opérations internationales. Ce projet de loi prendra en définitive pour cibles des demandeurs du statut de réfugié qui arrivent au Canada en groupe, leur imposant arbitrairement une période de détention obligatoire maximale d'une année, sans possibilité d'en appeler d'une décision défavorable.
Selon Amnistie Internationale, ce projet de loi ne nous permettra pas de respecter nos obligations juridiques en vertu du droit international canadien et ne fera rien pour prévenir le passage de clandestins.
Un autre défi qui se pose à notre modèle pluraliste provient des résultats économiques à la baisse des nouveaux immigrants, surtout comparativement à des cohortes antérieures d'immigrants. En termes simples, les nouveaux immigrants prennent plus longtemps à rattraper les revenus des Canadiens de souche. Le sous-emploi des nouveaux immigrants coûte à notre pays des milliards de dollars de pertes de revenu. Fait intéressant à signaler, des immigrants me disent souvent qu'ils sont prêts à sacrifier leur propre carrière pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants.
L'existence du sous-emploi, même s'il y a lieu d'avoir un débat politique sérieux sur la reconnaissance des titres de compétence étrangers, sur l'agrément et sur la planification du marché du travail, n'annule pas pour autant les tendances positives en matière d'intégration sociale et politique des immigrants dont font foi les bons résultats scolaires, les mariages entre personnes appartenant à des groupes culturels différents, l'adoption de la citoyenneté et le sentiment de fierté nationale.
Y a-t-il un conflit racial au Canada? Oui, comme cela peut arriver dans n'importe quelle société humaine, mais cela ne veut pas dire que notre politique multiculturelle n'est pas efficace. Nos quartiers ethniques n'abritent pas une classe marginale de citoyens qui vivent dans des ghettos comme cela se voit en Europe. En fait, plusieurs de ces quartiers sont cossus.
Dès la deuxième génération, la plupart des habitants de ces quartiers s'intègrent à la société canadienne et déménagent dans d'autres quartiers. Il est intéressant de souligner que le nombre d'unions mixtes entre un membre d'une minorité visible et un autre qui n'en fait pas partie a augmenté de 33 p. 100 entre les recensements de 2001 et de 2006. Selon un sondage mené au printemps dernier, la majorité des parents ont du mal à accepter que leur enfant marie une personne d'une autre race.
Les immigrants et leurs enfants font preuve d'un grand désir de participer au système politique canadien. Ils sont plus de deux fois plus nombreux à demander la citoyenneté du pays qu'aux États- Unis. Ils exercent leur droit de vote et se portent candidat pour une charge publique. Plus de citoyens nés à l'étranger sont élus au Parlement au Canada que dans tout autre pays, tant en chiffres absolus qu'en proportion de la population.
Un rapport préparé à la fin de 2008 pour Ressources humaines et Développement des compétences Canada a établi que la plupart des immigrants de seconde génération réussissaient aussi bien ou même mieux que leurs homologues nés au Canada, tout particulièrement dans le domaine de l'éducation. Plusieurs d'entre eux se déplacent librement d'un continent à l'autre. Partout où ils vont, ils apportent avec eux les valeurs canadiennes avec lesquelles ils ont grandi.
L'Université Ryerson a jeté un œil nouveau sur le rôle joué par les immigrants pour stimuler l'innovation au Canada et a démontré que malgré le fait que les personnes nées à l'étranger ne comptent que pour environ 20 p. 100 de la population, au moins 35 p. 100 des responsables des 1 800 chaires de recherche du Canada sont nés à l'étranger. Toutes ces statistiques laissent entendre que notre mosaïque est intacte. À moins que les familles canadiennes commencent à faire un plus grand nombre d'enfants, nous dépendrons de l'immigration pour ce qui est de la croissance nette de notre main-d'œuvre d'ici 2017, c'est-à-dire dans six ans.
La diversité est un avantage tant que nous améliorons notre façon de régler les problèmes à mesure qu'ils se présentent, et les médias ont de grandes responsabilités à cet égard. Comme l'a dit Charles Taylor :
Nos sociétés actuelles ne se maintiendront que si l'on peut y discuter avec franchise et ouverture, et, ce faisant, en recréant une certaine notion de solidarité émanant de nos racines si diverses.