Discours et débats

La Loi constitutionnelle de 1867 (durée du mandat des sénateurs)

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Déclaration faite le 13 mars 2007 par le sénateur George Furey

L'hon. George J. Furey:


Honorables sénateurs, la présentation du projet de loi S-4 a mis le Sénat dans une situation complexe et délicate. Le projet de loi lui-même est simple, mais il aurait des répercussions d'une grande portée.

 

Nous savons tous que, en 1979, la Cour suprême du Canada a indiqué au gouvernement qu'il pouvait unilatéralement modifier le Sénat en adoptant une mesure d'ordre administratif. Certains soutiennent que le projet de loi S-4, peut-être en raison de sa simplicité, n'est en fait qu'une mesure d'ordre administratif.

 

À mon avis, il y a quelque chose qui sonne faux dans cet argument à propos du projet de loi S-4. Des gens raisonnables ne l'accepteraient que s'il y avait réellement une analogie avec la modification apportée en 1965 imposant la retraite à l'âge de 75 ans.

 

Je doute, honorables sénateurs, qu'il soit constructif d'essayer de détourner ce débat en invoquant l'argument spécieux selon lequel il n'y a pas de différence entre une disposition établissant la retraite obligatoire et celle fixant à huit ans la durée du mandat. À mon avis, on banaliserait l'importance de la question à l'étude ici, si l'on s'arrêtait sur les arguments stériles consistant à se demander si huit ans, c'est trop court ou si 12 ans, c'est trop long. Je pense qu'en soi, il n'y a pas une durée du mandat appropriée, parce que là n'est pas la vraie question. La véritable question est de savoir si le Sénat peut s'acquitter de ses fonctions d'une manière efficace avec un mandat de huit ans.

 

En 1965, l'honorable John Diefenbaker, qui était à l'époque chef de l'opposition, avait expliqué la logique qui sous-tendait la modification concernant l'âge qui était présentée au Sénat. Comparant le Sénat au judiciaire, il avait dit qu'étant donné que les juges étaient assujettis à un mandat comportant un âge limite, les sénateurs devaient l'être également.

 

On peut pousser ce raisonnement d'un degré et se demander si le judiciaire au Canada considérerait comme simplement « d'ordre administratif » une disposition réduisant la durée du mandat des juges à huit ans. Je suis à peu près certain que le judiciaire regimberait devant une telle proposition. Les sénateurs voudront peut-être consulter le Renvoi relatif aux juges de la Cour provinciale pour se faire une idée du sérieux avec lequel le judiciaire considère la question de l'indépendance, même à l'égard d'une question aussi secondaire que la réduction du salaire des juges dans le cadre de compressions des coûts de l'appareil gouvernemental.

 

Nombre de sénateurs sont allés au-delà du projet de loi pour tenter de comprendre ses effets. Dans l'immédiat, la question du Sénat élu devient indispensable pour bien comprendre le fonctionnement du projet de loi S-4. Il est faux de soutenir, et on ne devrait pas le tolérer, que le projet de loi S-4 sera adopté ou rejeté selon sa valeur intrinsèque. Dans sa sagesse, le Sénat peut bien décider d'adopter le projet de loi prévoyant l'élection du Sénat et ainsi, par nécessité, inclure le dispositif concomitant sur la limite de la durée du mandat.

 

Cela ne revient pas à dire que le projet de loi S-4 est inconstitutionnel. Il peut l'être. Je suis d'accord avec le sénateur Joyal; je crois que le projet de loi S-4 est inconstitutionnel. À lui seul, il nuit gravement à l'indépendance du Sénat. Cela seulement le rend inconstitutionnel. Il représente une partie intégrante de la machine électorale. Cela seulement le rend inconstitutionnel.

 

Je suis convaincu que les sénateurs seraient d'accord pour dire qu'un Sénat élu s'affirmerait davantage et serait plus indépendant. Les élections confèrent une légitimité inhérente et des sénateurs élus auraient peu de difficultés à affirmer leur indépendance dans le cadre d'un mandat de huit ans.

 

Tel ne serait pas le cas d'un Sénat non élu limité à des mandats de huit ans. Voyons donc ce que disait George Brown, le chef du Parti réformiste des débuts, au sujet des mandats limités :

 

[...] mais on a dit que, tout en ne donnant pas à l'exécutif le pouvoir d'augmenter la représentation de la Chambre haute afin de ne pas s'exposer à un conflit, on pourrait limiter la durée du mandat des membres nommés. J'ai été moi-même en faveur de cette proposition. Je pensais qu'il serait bien de pourvoir à un changement plus fréquent dans la composition de la Chambre haute, qui diminuerait le danger de voir cette Chambre composée en grande partie d'honorables membres dont le grand âge pourrait nuire à l'exercice efficace de leur devoirs publics. Cependant, l'objection qu'on faisait à cette proposition était très forte. On disait ceci : « Supposons que vous les nommiez pour neuf ans, quelle sera la conséquence? Pendant les trois ou quatre dernières années de leur service ils auront devant les yeux l'expiration de leur mandat, et se tourneront avec anxiété du côté du gouvernement alors au pouvoir pour obtenir la faveur de se faire nommer de nouveau; la conséquence sera qu'ils se trouveront entièrement sous l'influence de l'exécutif. » On a voulu faire de la Chambre haute un corps parfaitement indépendant, un corps qui serait dans la meilleure position possible pour étudier sans passion les mesures de cette Chambre, et défendre les intérêts publics contre toute tentative de législation hâtive ou entachée d'esprit de parti.

 

Honorables sénateurs, la politique parlementaire est une chose fluide et inexacte. Lorsqu'un premier ministre nouvellement élu déclare que le temps est venu de réformer le Sénat, il convient de le prendre au sérieux. Cela ne veut pas dire que son plan est nécessairement sage. Il se peut que cela veuille dire que son plan implique une succession d'événements que nous ne souhaitons pas revoir au Canada. Il se peut que cela veuille dire que le plan doit être rejeté, quelles que soient les conséquences.

 

Le Sénat pourrait très bien refuser d'accepter le projet de loi S-4 pour le seul motif qu'il s'agit d'une mesure législative spécieuse. C'est une mesure législative concernant la mécanique électorale qui ne donne pas tous les détails du processus électoral qu'elle expose. Pour ce seul motif, la mesure pourrait être rejetée.

 

Ayant établi le but réel de la mesure législative, je n'ai maintenant qu'à citer M. le juge La Forest dans le Renvoi relatif aux juges de la Cour provinciale, qui a déclaré :

 

L'objet est malgré tout pertinent. Comme le juge en chef Dickson l'a fait remarquer dans Beauregard [...] une loi traitant de la rémunération des juges sera suspecte s'il y a « un indice qu'elle a été adoptée dans un but malhonnête ou spécieux ».

 

Le sénateur Joyal a mentionné la Chambre des lords britannique dans son intervention récente, en nous donnant un bon aperçu de la façon dont Westminster réagit aux changements de notre monde moderne. C'est une référence très utile. À cet égard, je ferai quelques observations sur une élection charnière de l'histoire britannique. Cet exemple nous fournira un nouvel éclairage sur la façon d'aborder et d'examiner le projet de loi S-4.

 

En 1906, le Parti libéral d'Angleterre, sous la direction de Henry Campbell Bannerman, a remporté les élections par une majorité écrasante et a dû faire face à une Chambre des lords conservatrice. Il a laissé entendre que si les lords empêchaient les libéraux de gouverner, ceux-ci auraient recours à la législation pour restreindre leurs pouvoirs. Les lords ont fait fi de cet avertissement et ont rejeté le budget de Llyod George. Le gouvernement de H.H. Asquith, qui a succédé à Bannerman, a fait une élection sur la question des lords et sur celle de l'autonomie gouvernementale.

 

Comme c'est le cas dans nos propres élections, honorables sénateurs, certaines questions dominent parfois des questions ou des éléments essentiels en leur faisant ombrage. En l'occurrence, la campagne électorale a porté davantage sur le libre-échange que sur les lords, la question ayant à peine été mentionnée. Les libéraux sont sortis vainqueurs et ils ont adopté la fameuse Parliament Act de 1910. Cette loi enlevait aux lords le pouvoir de rejeter les projets de loi de finances et leur laissait un simple veto suspensif sur les autres projets de loi.

 

Le Sénat du Canada n'a jamais agi d'une façon aussi peu réfléchie que les lords britanniques en 1906 et, si cela avait été le cas, la Chambre des communes aurait constaté qu'il ne suffit pas d'une élection pour le réformer. Dans notre système de droit, le simple fait que le gouvernement souhaite une chose n'est pas et n'a jamais été suffisant pour qu'il l'obtienne. Il doit y avoir une entente entre les intervenants. Il est primordial de noter que le Sénat a été créé pour représenter les régions de notre vaste pays et qu'il faut obtenir l'accord de ces dernières pour adopter des réformes fondamentales.

 

Honorables sénateurs, selon moi, personne ici ne craint le changement. Personne non plus ne s'opposerait au progrès ou à la volonté affirmée de la population canadienne. Cependant, je crois que nous partageons unanimement l'avis que toute réforme ou amélioration devrait, d'une part, survenir à l'issue d'un débat sérieux et délibéré et, d'autre part, satisfaire aux exigences rigoureuses de la rectitude constitutionnelle. Le contraire nous mènerait tout droit aux abysses du chaos politique.

 

Tous les sénateurs ont été témoins d'événements constitutionnels qui ont fait intervenir le Sénat au cours de la dernière génération. Aucun d'eux n'a débouché sur une réforme du Sénat. Dans les discussions sur les événements de cette nature survenus entre 1979 et 1992, il est souvent question de « l'échec de la réforme du Sénat ». Cette expression s'est également frayé un chemin dans les discussions sur le projet de loi S-4.

 

Honorables sénateurs, il existe des éléments fondamentaux entourant les événements constitutionnels concernant le Sénat ces 28 dernières années. En 1979, le premier ministre de l'époque a demandé à la Cour suprême si le gouvernement pouvait modifier la composition du Sénat, en confiant la moitié des nominations aux provinces ou, sinon, s'il pouvait l'abolir. La Cour suprême a répondu que non.

 

Les gouvernements fédéral et provinciaux ont passé les trois années suivantes à modifier la Constitution et ils ont laissé le Sénat tranquille. Peu après, l'accord de Charlottetown devait changer radicalement le Sénat en préconisant l'égalité et la tenue d'élections.

 

Honorables sénateurs, je m'arrêterai quelques instants sur ce que Stephen Harper, qui était à l'époque directeur des politiques du Parti réformiste, a déclaré au sujet de cet accord. Après mûre réflexion, Stephen Harper a insisté pour s'opposer à l'accord car « ce n'était pas une entente ». Cinquante points, plusieurs concernant la réforme du Sénat, devaient être réglés, y compris des points qui nécessitaient de modifier la Constitution.

 

Stephen Harper a fait valoir que l'accord de Charlottetown était « pire que le statu quo ». Il a dit ce qui suit :

 

Notre Constitution n'est peut-être pas parfaite, mais cela n'est pas une raison pour la remplacer par quelque chose de non défini et se lancer dans des négociations constitutionnelles pour des années à venir. Voilà exactement ce dont les Canadiens ne veulent pas [...]

 

[...] les Canadiens nous disent clairement qu'ils ne sont pas en faveur d'autres négociations constitutionnelles actuellement [...] Il vous faudra renoncer à vos projets constitutionnels de prédilection, car la population...

 

— selon les paroles mêmes de Stephen Harper —

 

... en a ras-le-bol de cette question.

 

Honorables sénateurs, qu'est-ce qui a changé depuis? Au cours des deux dernières élections, je n'ai constaté aucune envie, de la part de nos chefs, de rouvrir la Constitution. Ce qui est plus important, il ne m'a pas semblé que Stephen Harper avait changé sa position de 1992 quant au manque d'envie de rouvrir la Constitution. Tout ce que M. Harper a dit au sujet de l'accord de Charlottetown s'applique aujourd'hui au projet de loi S-4. Il ne s'agit pas d'une réforme complète et isolée. On a dit qu'il s'agissait d'une première étape pour l'établissement d'un appareil électoral. Il faudra sans aucun doute modifier la Constitution pour établir l'appareil électoral, pourtant le projet de loi S-4 est présenté sans aucune indication que la Constitution sera modifiée pour mener à bien la réforme complète.

 

Honorables sénateurs, pour placer le projet de loi S-4 dans son contexte, il est aussi utile de revenir sur ce que pensaient les Pères de la Confédération à cet égard avant 1867. Il est important de bien saisir l'intention première des Pères de la Confédération au sujet du Sénat avant d'y apporter des changements. Notre pays a été fondé selon leur intention et, bien que cela n'exclue pas la modernisation de notre institution, nous devons étudier en profondeur la seule entente relative au énat qui ait obtenu un appui national.

 

Le caractère non électif du Sénat était un des éléments les plus soigneusement établis pendant les conférences de Charlottetown, de Québec et de London qui ont mené à la Constitution. Comme bien d'autres aspects du Canada qui ont survécu à l'épreuve du temps, cet élément a fait l'objet de la même réflexion de la part des Pères de la Confédération que celle à laquelle nous nous livrons aujourd'hui. Je ne veux pas dire que leur intention doit être le mot d'ordre, mais nous devons être prudents avant de tout simplement remplacer notre Constitution par une autre. C'est exactement ce que le premier ministre Harper avait déclaré lors des débats de Charlottetown en 1992.

 

Selon l'historien G.P. Browne, le lieutenant-gouverneur de l'Île- du-Prince-Édouard a expliqué au secrétaire de la colonie britannique, le 26 septembre 1864, les paroles de Galt, Cartier et Brown. Voici ce qu'il a déclaré :

 

... les discussions dans le cadre de la conférence ont été tenues pour la plupart de façon informelle. Deux sujets ont été débattus en profondeur : les nominations des magistrats et la composition et le mode d'élection du Sénat. Il est apparu généralement souhaitable que les membres de cet organe soient nommés à vie par la Couronne et, sauf une exception, tous ont rejeté de façon décisive le principe d'un Sénat élu...

 

Le mode de nomination est beaucoup moins important que la possession à vie d'un siège, qui favorise la liberté de pensée, de parole et d'action, comme j'ai souvent eu l'occasion de l'observer. C'est dans cette indépendance relative que réside l'utilité principale du conseil législatif.

 

Le 11 octobre 1864, sir John A. Macdonald a déclaré ce qui suit :

 

... en ce qui a trait au mode de nominations à la Chambre haute, certains sont en faveur de l'élection, mais davantage penchent pour la nomination par la Couronne. Je vais garder l'esprit ouvert à cet égard comme s'il s'agissait d'une toute nouvelle question pour moi. À l'heure actuelle, j'opte pour la nomination par la Couronne. Bien que je n'admette pas que l'application du principe d'une assemblée élue ait été un échec au Canada, je crois que nous devrions revenir au modèle original.

 

Au cours de ce débat, plusieurs idées semblables à celle du premier ministre Harper ont été avancées à la conférence. Par exemple, M. Coles, de l'Île-du-Prince-Édouard, a suggéré que l'assemblée législative provinciale nomme les sénateurs tous les huit ans. Le lendemain, la motion initiale de sir John A. Macdonald a été adoptée à l'unanimité.

 

La conférence de Québec s'est terminée le 27 octobre 1864 avec l'adoption de résolutions qui, en gros, forment l'Acte de l'Amérique du Nord britannique. Toutefois, au cours des trois années qui ont suivi, la Grande-Bretagne a tenté à plusieurs reprises de modifier le Sénat.

 

Le 3 décembre 1864, le secrétaire aux colonies britanniques a écrit au gouverneur général du Canada pour lui dire entre autres ceci :

 

[...] la constitution du conseil législatif est la deuxième question que le gouvernement de Sa Majesté estime devoir être réexaminée [...] Ils apprécient les considérations qui ont amené les participants à la conférence à établir le mode par lequel cette institution si importante pour la législature, [...] Mais Sa Majesté estime nécessaire de réexaminer l'idée de nommer les membres à vie [...]

 

Le gouvernement britannique n'approuvait pas l'idée du Canada de nommer les sénateurs à vie. Il a fait part de sa désapprobation aux délégués qui, entre-temps, étaient retournés dans leurs assemblées législatives respectives pour défendre les résolutions de 1864.

 

Le 24 juillet 1866, Sa Majesté avait plus à dire au sujet du conseil législatif. Dans une lettre à lord Carnarvon, le gouverneur général Monck dit notamment :

 

[...] s'oppose au fait que le conseil législatif soit composé de membres nommés à vie et dont le nombre est fixe.

 

La Conférence de Londres a débuté en Angleterre le 4 décembre 1866. Il est clair que le gouvernement britannique exerçait des pressions sur les délégués afin qu'ils règlent la question de la durée du mandat des sénateurs.

 

Comme one pourrait se l'imaginer, les délégués s'intéressèrent principalement à la question qui avait été jugée problématique par la Couronne. Afin d'illustrer la teneur du débat qui s'ensuivit, j'aimerais citer sir Archibald, de la Nouvelle-Écosse, qui a dit :

 

[...] cela constitue le fondement de notre formule, dont l'esprit est que chaque province soit représentée, par divisions, au conseil législatif. Il se peut que la Chambre haute et la Chambre des communes soient en désaccord. L'utilité de celle- là sera de parfois faire obstruction à celle-ci.

 

Au terme de la conférence, la veille de Noël 1866, les délégués ont soumis leurs résolutions révisées.

 

Présentée le 2 février 1867, la troisième ébauche de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique prévoyait que le mandat des sénateurs serait à vie.

 

Honorables sénateurs, je suis conscient du caractère quelque peu ennuyeux et prétentieux de ce discours, et je reconnais que pour certains, ce n'est qu'un vain retour sur le passé. Cependant, cet exercice est nécessaire pour une raison importante : le Sénat n'est pas le produit arbitraire et antidémocratique de l'esprit d'une poignée d'hommes irréfléchis et anachroniques du XIXe siècle. La durée du mandat des sénateurs est le fruit d'un raisonnement minutieux et explicite. On avait explicitement proposé un mandat de neuf ans, et cette proposition a été explicitement écartée.

 

Le Sénat se retrouve maintenant avec le projet de loi S-4, qui reflète la ferme volonté du premier ministre et du gouvernement conservateur, et cette mesure doit recevoir l'attention qui lui est due. Toutefois, il me semble que ce projet de loi comporte des lacunes. La création du pays a été caractérisée par un long dialogue entre ses régions constitutives, au cours duquel la possibilité de prévoir une durée de mandat de huit ans pour les sénateurs a été étudiée et clairement rejetée. Les diverses tentatives de réforme du Sénat au XXe siècle ne sont pas parvenues à susciter un appui national et, ce qui est plus important, c'est que ces tentatives ont eu des effets négatifs sur la stabilité du pays. Les décisions des juges laissent entendre qu'une telle limite serait rejetée par la magistrature. Elles laissent aussi entendre qu'une législation spécieuse serait invalide. Les longs débats réfléchis de Galt, Tilly, Langevin, Cartier, Brown et Macdonald, pour n'en nommer que quelques-uns, vont aussi dans ce sens.

 

Honorables sénateurs, le projet de loi S-4 n'est pas une mesure législative ordinaire et, compte tenu de son importance historique, il ne semble pas refléter une ferme volonté du pays d'apporter ce changement historique. Je ne m'opposerais pas à un tel changement s'il reflétait manifestement la volonté délibérée du pays, mais en l'occurrence j'exhorte les honorables sénateurs à attendre que ce soit le cas avant d'appuyer le projet de loi S-4.

 

À titre de législateur non élu, je n'estime pas avoir la compétence voulue pour trouver à redire à la volonté du premier ministre d'avoir un Sénat élu. Si telle est la volonté du pays au terme d'un débat sérieux et éclairé, cela va se faire. Toutefois, on ne peut faire fi des intentions très claires des fondateurs de notre grand pays simplement en adoptant une mesure législative douteuse.

 

Walter Bagehot est un célèbre journaliste et rédacteur anglais du XIXe siècle. Il a été l'un des premiers rédacteurs en chef de la revue The Economist, et il a écrit un livre intitulé The English Constitution. Christopher Moore, auteur du récent livre canadien 1867 : How the Fathers Made a Deal, a dit de Bagehot qu'il a manifesté un intérêt spécial et soutenu à l'égard de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, en 1867. Soit dit en passant, M. Bagehot craignait que le Sénat canadien ne crée une impasse permanente avec la Chambre des communes.

 

Néanmoins, c'est M. Bagehot qui a correctement évalué la réalité d'un gouvernement parlementaire moderne en Grande-Bretagne et au Canada, et c'est à la lumière des remarques qu'il a formulées et que je cite ici qu'il nous faut être prêts à protéger le Sénat :

 

[...] le plus dangereux de tous les sinistres intérêts est celui du pouvoir exécutif, parce que c'est le plus puissant. Il est tout à fait possible — cela s'est produit et cela va encore se produire — que le Cabinet, qui est très puissant aux Communes, impose à la nation des mesures mineures que celle-ci n'aime pas, mais qu'elle ne comprend pas assez bien pour les interdire. Par conséquent, si on peut trouver un tribunal de révision au sein duquel le pouvoir exécutif, quoique puissant, l'est quand même moins, le gouvernement ne s'en portera que mieux et la Chambre de retardement préviendra les cas mineurs de tyrannie parlementaire, même si elle ne préviendra pas ou n'empêchera guère [...]

 

... c'est presque comme dire que la Chambre des lords est indépendante. Elle ne pourrait être puissante ni exister sans être indépendante. Les lords sont, à plusieurs points de vue, plus indépendants que les Communes. Leur jugement n'est peut-être pas toujours bon, mais il leur appartient.

 

Honorables sénateurs, il me semble qu'en tenant compte de ces points, la meilleure approche pour le Sénat consiste à rejeter purement et simplement le projet de loi S-4.

 


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