Déclaration faite le 08 février 2011 par la sénateur Terry Mercer
L'honorable Terry M. Mercer :
Honorables sénateurs, quand le sénateur Carstairs a présenté cette interpellation, j'ai espéré que tous les sénateurs écoutent attentivement. Madame le sénateur Carstairs est bien connue pour son implication dans ces dossiers. Je la remercie d'avoir été, pendant toutes ces années, une figure de proue dans l'examen des questions relatives au vieillissement, à la démence et aux soins palliatifs.
La démence est la détérioration de la capacité d'une personne à apprendre et à penser, mais elle ne se limite pas à une maladie unique. Elle peut prendre bien des formes, survenir à différentes étapes de la vie d'une personne et progresser lentement ou rapidement. Bien qu'il s'agisse d'une maladie terminale, une personne souffrant d'une forme ou l'autre de démence peut continuer à vivre pendant bien des années après le diagnostic. Cette caractéristique est en bonne partie la raison pour laquelle il est tellement important de détecter les signes précurseurs de la démence et d'essayer de les prévenir.
Honorables sénateurs, je ne crois pas qu'il y ait quelqu'un dans cette enceinte qui n'ait jamais été touché, ou qui ne connaisse pas quelqu'un qui a déjà été touché par la démence. Selon la Société Alzheimer Canada, on estime que 300 000 Canadiens vivaient avec la maladie d'Alzheimer en 2007. La Société Alzheimer Canada a publié en janvier 2010 une nouvelle étude, intitulée Raz-de-marée : Impact de la maladie d'Alzheimer et des affections connexes au Canada, qui révèle que le nombre de Canadiens atteints de la maladie d'Alzheimer ou d'une affection connexe a augmenté à 500 000. On prévoit que ce nombre aura plus que doublé dans un peu plus d'une génération.
Honorables sénateurs, ces statistiques ont déjà été mentionnées, mais j'estime qu'il vaut la peine qu'on les reprenne. Comme nous l'ont dit le sénateur Carstairs et d'autres sénateurs, l'étude de la Société Alzheimer montre que la charge économique liée à cette maladie passera de 15 milliards de dollars à 153 milliards d'ici 2038. Les Canadiens consacreront 756 millions d'heures par année à soigner leurs proches, ce qui représente une hausse par rapport aux 231 millions d'heures qu'on consacre actuellement à ces personnes. Ces chiffres sont ahurissants. Il faut donc nous demander si nous sommes prêts à faire face à cette réalité.
Comme on le sait, le système de santé du Canada est déjà hypothéqué par de longues périodes d'attente, par le nombre insuffisant de médecins et d'infirmières et par le manque de lits de soins à courte ou longue durée. Nous savons également que nous aurions tout avantage à améliorer maintenant les soins préventifs, car les effets positifs se feraient sentir pendant longtemps, même dans le cas de la démence. Avant de me pencher plus avant sur le rapport de la Société Alzheimer, je vais donner des exemples de mesures prises par d'autres gouvernements pour contrer ce problème.
En février 2009, Le Royaume-Uni a publié un rapport intitulé Living Well With Dementia : A National Dementia Strategy. La stratégie établit 17 principaux objectifs pour améliorer la qualité des services offerts aux personnes atteintes de démence. Selon le rapport, le Royaume-Uni compte 700 000 personnes atteintes de démence, et les coûts associés à cette situation s'élèvent à 17 milliards de livres sterling par année. Au cours des 30 prochaines années, le nombre de personnes atteintes de démence devrait doubler pour atteindre 1,4 million, tandis que les coûts annuels devraient augmenter à plus de 50 milliards de livres sterling.
Parmi les objectifs établis par le gouvernement du Royaume-Uni, on compte notamment la sensibilisation accrue du public et des professionnels de la santé pour mieux faire comprendre la démence; le diagnostic et l'intervention précoces; l'information des personnes atteintes de démence et de leurs soignants; l'amélioration de l'accès à des soins et à du soutien à la suite du diagnostic.
En mai 2006, le congrès des ministres de la Santé de l'Australie s'est réuni en vue de préparer un cadre d'action national en matière de démence pour la période allant de 2006 à 2010. En 2006, 200 000 Australiens étaient atteints de démence et l'on prévoyait que, en 2016, la démence serait la principale cause d'invalidité chez les Australiens, devant la maladie cardiovasculaire, le cancer et la dépression. Selon certaines estimations, près de 750 000 Australiens seront atteints de démence d'ici 2050.
Pour lutter contre ce problème, les ministres de la Santé de l'Australie ont cerné cinq priorités : les soins et le soutien; l'accès et l'égalité; l'information et l'éducation; la recherche; la population active et la formation. Ces renseignements semblent tous familiers.
Honorables sénateurs, le Canada n'est pas différent des autres pays et subira une crise majeure si nous n'agissons pas bientôt. La nouvelle étude de la Société Alzheimer propose un plan semblable pour s'attaquer au problème de la démence au Canada. Évidemment, nous ne pourrons pas résoudre ce problème si nous ne mettons pas sur pied un système d'assistance. Les aidants naturels, comme les conjoints, les enfants et les petits-enfants des personnes atteintes de démence, ont besoin d'aide. Nous avons recommandé des approches semblables dans le rapport du Comité sénatorial spécial sur le vieillissement, présidé par le sénateur Carstairs.
À mon avis, les mesures préventives sont toujours les plus efficaces. Tout comme l'éducation peut sortir les gens de la pauvreté, les techniques de prévention préconisées par la médecine peuvent résoudre certains des problèmes associés à notre système de soins de santé. Davantage d'exercice ainsi qu'une alimentation et un mode de vie sains sont toujours des moyens utiles pour prévenir de nombreux problèmes de santé, y compris la démence.
Ce conseil me semble être une simple question de bon sens, mais si nous ne faisons rien pour favoriser sa mise en pratique, comment pourra-t-il être utile? Arrivons-nous seulement à diagnostiquer les symptômes avant-coureurs de la démence?
Les statistiques suivantes sont tirées directement du rapport du Comité sénatorial spécial sur le vieillissement, intitulé Le vieillissement de la population, un phénomène à valoriser. Voici ce qu'on peut lire dans le rapport :
Même si leur nombre a presque doublé, passant de 111 à 211 entre 1995 et 2007, il est encore très loin des 538 dont on estimait avoir besoin en 2006.
Le Comité a cependant appris que beaucoup des 211 gériatres du Canada avaient d'autres responsabilités, de sorte que le nombre équivalent de gériatres à temps plein est probablement inférieur à 150. Un autre fait est encore plus alarmant : le nombre de résidents de médecine interne qui s'inscrivent à des programmes de gériatrie a considérablement diminué dans les dix dernières années.
Le problème est en train de s'aggraver. Voici ce que dit encore le rapport :
La Société canadienne de gériatrie a signalé que, en 2007, il n'y avait dans tout le Canada que cinq stagiaires dans les programmes de gériatrie de langue anglaise. De même, les programmes de formation en soins aux personnes âgées destinés aux médecins de famille ont beaucoup de places libres, et tout le pays ne compte que 140 médecins ayant suivi cette formation.
Honorables sénateurs, si mes calculs sont exacts, il y avait, en 2007, 150 gériatres pour 300 000 patients atteints de la maladie d'Alzheimer. Le ratio est de 2000 pour 1. Cette statistique me paraît assez éloquente. Honorables sénateurs, il nous faut plus de recherche, plus de mesures préventives et plus de médecins et d'infirmières. Il nous faut une foule de choses, mais comment allons- nous payer? Le gouvernement a-t-il une solution en tête?
Comme beaucoup de sénateurs l'ont déjà dit, le coût des soins des malades atteints de démence passera de 15 à 153 milliards de dollars. C'est stupéfiant.
Les familles canadiennes veulent aussi avoir la possibilité de s'occuper chez elles d'êtres chers malades. Le vieillissement démographique rapide exerce des pressions croissantes sur notre système de soins. Les membres des familles qui dispensent des soins ont la charge de 80 p. 100 des soins au foyer. On peut facilement imaginer le stress qu'ils ressentent si on songe au fardeau de la démence.
Le Comité sénatorial spécial sur le vieillissement a entendu directement l'histoire de familles qui avaient sacrifié tout leur temps, leur santé et leurs moyens financiers pour soigner des êtres chers.
Alors que le gouvernement ne semble avoir aucun plan en tête, on dirait que certains ont prêté attention aux statistiques. Pour aider les familles à s'occuper des leurs, le parti qui forme l'opposition à l'autre endroit, le Parti libéral, prévoit injecter 1 milliard de dollars par année dans un nouveau régime pour les soins familiaux afin d'alléger les pressions que doivent subir des centaines de milliers de familles canadiennes. Les libéraux prévoient proposer une nouvelle prestation de six mois, la « prestation d'assurance-emploi pour les soins familiaux » afin qu'un plus grand nombre de Canadiens puissent s'occuper à la maison de parents malades. Le plan prévoit aussi une nouvelle prestation fiscale pour les soins familiaux. Elle aidera les personnes à revenu faible ou moyen qui prodiguent des soins à un membre de la famille à la maison à assumer le coût de ces soins.
Grâce à un soutien de l'État plus appuyé, il sera possible aux membres de la famille de s'occuper d'un des leurs atteint de démence, avec l'aide de professionnels, pendant une période plus longue. Cela permettra à la fois d'économiser de l'argent à long terme dans le système de santé et aussi de donner une certaine dignité à la personne atteinte et à sa famille.
Comme je l'ai dit, chacun ici peut parler d'un membre de sa famille, d'un parent, d'un voisin ou d'une connaissance qui a été atteint de démence. Honorables sénateurs, ma propre mère a présenté les symptômes de la démence dans les derniers mois de sa vie. Nous n'avons appris que plus tard qu'il ne s'agissait pas de démence, mais d'une tumeur au cerveau. Elle présentait néanmoins les symptômes classiques de la démence. Je salue les membres de ma famille qui lui ont prodigué des soins pendant ces derniers mois ainsi que deux de ses petits-enfants. L'année du dernier Noël de ma mère, nous nous sommes rendus chez ma sœur pour la fête. Nous y allions la veille de Noël, et c'est mon fils et mon neveu qui ont conduit ma mère au chalet. À l'époque, ma mère, à cause de son problème, devait arrêter à toutes les toilettes le long de la route. Dieu merci, il y a beaucoup de Tim Hortons en Nouvelle-Écosse. Chose commode, il y en a un à presque tous les échangeurs. Voilà donc deux jeunes hommes de 29 et 30 ans, avec leur grand-mère de 89 ans, qui s'arrêtent dans tous les Tim Hortons le long de la route, amènent leur grand-mère dans les toilettes des hommes, l'aident à entrer dans un compartiment et à utiliser les installations. Je parle de mon fils et de mon neveu, mais c'est le genre de soins que dispensent des centaines de milliers de personnes tous les jours, d'un bout à l'autre du Canada.
Ce matin, j'ai appelé un autre parent qui a reçu récemment un diagnostic de démence pour avoir de ses nouvelles. Il était rassuré, et c'est une histoire encourageante, parce qu'on lui avait donné un ensemble de nouveaux médicaments. Fait étonnant, ces médicaments ont aidé à stabiliser son état et même à regagner du terrain pour pouvoir participer un peu plus à la vie quotidienne, et il a gardé la possibilité de conduire, ce qui est important, puisqu'il habite dans une région très rurale de la Nouvelle-Écosse. S'il ne pouvait pas conduire, il serait probablement placé en établissement, ce qui serait une catastrophe aussi bien pour lui que pour sa famille. Ces médicaments ont amélioré radicalement sa qualité de vie.
Honorables sénateurs, il y a des choses que nous pouvons faire pour aider à prévenir une augmentation catastrophique des coûts des soins de santé associés à la démence. J'espère seulement que les sénateurs ministériels auront écouté ce que les sénateurs ont dit pendant le débat sur cette interpellation. Encore une fois, je remercie le sénateur Carstairs d'avoir dirigé cette discussion, et j'espère qu'elle continuera de le faire.