Déclaration faite le 22 mars 2011 par la sénatrice Joan Fraser
L'honorable Joan Fraser :
Honorables sénateurs, permettez-moi de dire tout d'abord que j'appuie fortement ce projet de loi. On aurait dû l'adopter — ce projet de loi-ci ou un de ses prédécesseurs — il y a déjà des années. Le voici. Même s'il est tard, mieux vaut tard que jamais.
J'appuie ce projet de loi pour trois principales raisons.
La première raison, c'est que l'Holocauste est unique. C'est loin d'être le seul exemple de l'inhumanité massive des êtres humains. Nous n'avons qu'à penser à l'Ukraine, au Cambodge ou au Rwanda. Il y a trop d'exemples de notre capacité à commettre des gestes inhumains. Le nouveau Musée canadien des droits de la personne à Winnipeg aidera à enseigner à tous les Canadiens ce qu'ils doivent savoir.
Par conséquent, la raison pour laquelle l'Holocauste est unique ne vient pas de son degré de sauvagerie, mais plutôt du fait que, pendant de longues années, le régime d'un des pays les plus civilisés du monde tentait d'exterminer tout un peuple, les Juifs, ainsi qu'une gamme incroyable d'autres personnes, comme les Gitans, les personnes handicapées et les homosexuels. Les meurtres ont été commis de façon si vaste et systématique que cela défie presque l'entendement. Les nazis ont mené des expériences scientifiques afin de concevoir et d'utiliser ce que Winston Churchill appelait de la science pervertie pour perfectionner un système industriel de meurtres de masse. Ceux qui veulent se renseigner sur ce sujet peuvent le faire en consultant, par exemple, les ouvrages magistraux de Richard J. Evans sur l'histoire du Troisième Reich. Dans les pages de ces livres-là et d'autres, vous apprendrez à connaître la source même de l'horreur de l'Holocauste.
John Donne a dit : « La mort de tout homme m'amoindrit [...] »
Les millions de morts ont amoindri le monde, y compris le Canada.
Nous savons que, après la guerre, dans les décennies qui suivirent, des milliers de survivants sont venus au Canada. Beaucoup d'entre eux se sont installés dans ma ville. Outre les États-Unis et Israël, le Canada est le pays qui a accueilli le plus de réfugiés après la guerre.
Nous devons à ces gens qui sont venus ici, leurs cœurs gonflés d'un espoir nouveau, ainsi qu'aux millions qui ont perdu la vie, de marquer, dans la capitale du Canada, d'une façon publique et permanente, les atrocités inimaginables que nous appelons aujourd'hui l'Holocauste.
La deuxième raison pour laquelle j'appuie le projet de loi, honorables sénateurs, est qu'il y a toujours deux parties dans un meurtre. Il y a la victime, mais il y a aussi le meurtrier, en l'occurrence, de nombreux meurtriers. Ce monument s'impose, non seulement pour rendre honneur aux victimes mais aussi pour ne jamais oublier que de telles horreurs peuvent être perpétrées même dans les sociétés les plus civilisées. Aucun pays n'est à l'abri. Où qu'elle se trouve, l'âme humaine dissimule toujours des coins sombres. C'est pourquoi nous devons nous montrer vigilants afin de veiller à ce que la chose qui se cache dans ces coins sombres ne prenne jamais plus le dessus.
La troisième raison pour laquelle j'appuie le projet de loi est que le Canada a lui aussi joué un rôle déshonorable dans l'Holocauste. Ce n'était pas le pire des rôles, mais nous l'avons néanmoins joué, et il a terni notre histoire.
Beaucoup d'entre vous ont lu le livre accablant d'Irving Abella et de Harold Troper sur le comportement du Canada face aux réfugiés juifs venus d'Allemagne et des autres pays sous le contrôle des nazis à la recherche de refuge. Le livre commence ainsi :
Pour les Juifs condamnés d'Auschwitz, le Canada avait une signification particulière. C'était en effet le nom que l'on donnait aux baraquements où étaient entreposés aliments, vêtements, or, diamants, bijoux et autres biens pris aux prisonniers. Il représentait la vie, le luxe et le salut. C'était un jardin d'Eden en enfer mais il était également inaccessible.
Le fait est que, durant tout le règne d'Hitler, le Canada a systématiquement refusé d'accueillir des réfugiés juifs. Tout le monde connaît l'histoire du Saint-Louis qui, avec environ 900 réfugiés juifs à son bord, a été refoulé par le Canada en 1939 et est reparti vers l'Europe, où ses passagers ont dû faire face aux horreurs qui les attendaient. De nombreux autres Juifs ont tenté de venir ici. Les autorités de notre pays ont fait tout ce qu'il est possible d'imaginer pour ne pas les laisser entrer. Elles ont même renvoyé un groupe de 20 adolescents.
Cette politique n'était pas une erreur administrative. Elle avait été adoptée aux plus hauts échelons de la bureaucratie et confirmée au cours de plusieurs réunions du Cabinet. Ces décisions ont été prises à Ottawa, et souvent ici-même, sur la Colline du Parlement.
Aucun pays occidental n'était particulièrement accueillant à l'endroit des Juifs, à cette époque, mais nous étions l'un des pires à cet égard. De 1933 à 1945, nous avons accueilli moins de 5 000 réfugiés juifs.
Nos dirigeants savaient ce qu'ils faisaient. En 1938, le haut fonctionnaire responsable de l'immigration a admis par écrit que les Juifs d'Europe risquaient fort d'être exterminés, mais il ne voyait pas là une raison de modifier notre politique, certainement pas.
Après la guerre, Georges Vanier, le distingué diplomate qui est plus tard devenu Gouverneur général, a visité les camps. Il a déclaré sur les ondes de la CBC : « Comme nous étions sourds devant cette cruauté, malgré les cris de douleur qui parvenaient à nos oreilles [...] »
Honorables sénateurs, en 1945, peu avant la fin de la guerre, alors que nous savions ce qui était arrivé aux Juifs d'Europe, quelqu'un a demandé à un haut fonctionnaire combien de Juifs devraient être acceptés au Canada après la guerre — combien de ces survivants désespérés devraient être accueillis. Ce fonctionnaire a répondu : « Aucun, et c'est déjà trop. »
De là vient le titre percutant de l'ouvrage d'Irving Abella. Nous avons finalement accueilli des Juifs, mais seulement à partir de 1947 ou 1948, et avec réticence au début.
Depuis ce temps, les Juifs sont venus par milliers s'établir au Canada pour y trouver une nouvelle vie et de nouveaux espoirs. Nous sommes maintenant fiers d'être une société ouverte. Nous avons accueilli des réfugiés hongrois, les boat people et bien d'autres. Notre Charte des droits et libertés est devenue une pierre d'assise, une partie de notre identité. Quand même, il y a le devoir de mémoire. Il faut connaître son histoire.
Dans son discours, le sénateur Martin nous rappelle que le mot « monument » vient du latin monere, qui signifie faire penser ou avertir. Voilà pourquoi il nous faut un monument commémoratif de l'Holocauste ici, dans la capitale du pays, pour nous faire penser aux événements passés et nous avertir de ne jamais laisser l'histoire se répéter.
Honorables sénateurs, je vous implore d'appuyer ce projet de loi et de l'adopter rapidement.