Déclaration faite le 02 avril 2009 par la sénatrice Maria Chaput
L'honorable Maria Chaput :
Honorables sénateurs, j'ai formulé cette interpellation pour que nous puissions discuter de notre diffuseur public national, la Société Radio-Canada. Celle-ci doit mettre à pied, dans le meilleur des scénarios, 800 personnes. Retrancher ces 10 p. 100 ou plus de ses effectifs est un acte qu'aucun dirigeant ne peut prendre sans penser aux conséquences internes, du point de vue moral et institutionnel, et aux conséquences externes, tant en termes de programmation que de retombées, plus particulièrement pour les communautés de langue officielle en milieu minoritaire. J'estime avoir la responsabilité d'attirer votre attention sur ce sujet et de vous exprimer mes sérieuses préoccupations.
La Société Radio-Canada est, en fait, une société unique en son genre. Aucun diffuseur public mondial ne fournit autant de services à ses compatriotes, au pays et à l'étranger, tout en couvrant un territoire géographique comme le nôtre, et ce en plusieurs langues.
La Société Radio-Canada (SRC) est une société d'État canadienne et le plus ancien service de diffusion du pays. Elle a vu le jour le 2 novembre 1936. C'est pour contrecarrer une forte influence étrangère en provenance du Sud que le gouvernement de l'époque a mis en place le concept de diffuseur public au pays. Être un diffuseur public impose des contraintes différentes des diffuseurs privés, des obligations uniques et remplies de défis.
Depuis cette époque, la SRC diffuse sur plusieurs plateformes, et ce d'un océan à l'autre. Les communautés hors Québec ont obtenu leurs services de radio et de télévision après de longues années d'attente, parce que tout ne pouvait être mis en place immédiatement.
Il faudra attendre 1958 pour que la société, comme nous la connaissons, soit présente dans nos vies quotidiennement. Depuis 1958, elle est présente aussi dans les régions les plus éloignées du pays, soit Yellowknife et Whitehorse.
Régie par la Loi sur la radiodiffusion de 1991, la société fonctionne de façon autonome par rapport au gouvernement et, par l'entremise du ministère du Patrimoine canadien, elle est responsable devant le Parlement canadien. Toutes ses décisions de programmation doivent correspondre à des critères bien précis pour refléter les valeurs canadiennes au pays et à l'étranger.
Tout doit être fait dans les deux langues officielles et dans quelques langues autochtones. Tous les marchés doivent avoir des services : le marché rural comme le marché urbain, le marché de l'Est comme celui de l'Ouest ou des Maritimes. Tous sont uniques, tous sont représentatifs de leur milieu et tous reflètent leur milieu.
Premier diffuseur au monde, en 1978, à utiliser un satellite pour diffuser des programmes télévisés d'Est en Ouest, la Société Radio- Canada n'a cessé d'innover. Jusque dans les années 1970, elle domine le paysage audiovisuel. Après ces années de croissance, les années de vaches maigres commencent et ne cessent plus. Faisant face à la fragmentation de l'auditoire, elle doit s'ajuster à la montée des chaînes spécialisées, l'accroissement des jeux vidéo et la popularité de plus en plus grande d'Internet. Elle doit s'ajuster, alors que son financement et ses marges de manœuvres de diffuseur public rétrécissent de plus en plus.
Son mandat, fixé par la Loi sur la radiodiffusion, adoptée en 1991, dit en partie qu'elle doit, entre autres, « contribuer au partage d'une conscience et d'une identité nationale ». De même, elle est assujettie à la partie VII de la Loi sur les langues officielles. Cela l'oblige à présenter une programmation de qualité équivalente en français et en anglais.
Au cours des 15 à 20 dernières années, la SRC a subi des compressions budgétaires qui l'ont obligée à repositionner ses démarches et ses stratégies, tout en essayant de maintenir sa place dans un monde des communications de plus en plus compétitif.
La crise économique, qui sévit depuis des mois, frappe durement tous les secteurs de la société en général. En perdant le dixième de ses effectifs, avec un manque à gagner de 34 millions de dollars pour la prochaine année financière de 2009-2010, il y aura des conséquences dans tout le pays, et 13,7 p. 100 des mesures de réductions touchent plus particulièrement les francophones hors Québec.
Des émissions phares vont disparaître. Par exemple, l'émission quotidienne RDI Junior, la seule émission francophone à l'intention de jeunes adultes, disparaît, laissant les jeunes adolescents francophones du pays sans information dans leur langue maternelle, à l'échelle du pays.
Quand aux jeunes francophones hors Québec, qui ont peu accès à d'autres médias dans leur langue et qui sont sollicités par les médias de l'autre langue officielle de ce pays, on peut facilement deviner où ils vont aller chercher leur information à l'avenir. Les services à l'intention des jeunes sont souvent des lieux de rencontres où les jeunes auteurs peuvent faire leurs premières armes et tester leur talent. Ces émissions habituent les enfants à la télévision française. Plus la télévision française a une pertinence pour ces jeunes, plus leur intérêt pour la langue et la culture françaises auront de la pertinence une fois qu'ils seront arrivés à l'âge adulte. La perte de RDI Junior est le début d'une perte d'une composante identitaire des jeunes francophones à l'extérieur du Québec.
En choisissant de donner un mandat de diffuseur public à la SRC, la loi la force à aller chercher des revenus tirés de la publicité commerciale qui est, en principe, du domaine des télévisions privées, créant ainsi une dépendance accrue aux revenus publicitaires. La SRC doit y consacrer du temps au lieu de se pencher sur des programmes qui desservent tout le Canada dans les deux langues officielles.
Le gouvernement de M. Harper parle beaucoup du milliard de dollars octroyé à la Société Radio-Canada, tout en lui attachant les mains, puisque celle-ci ne peut pas compter sur un financement pluriannuel, comme le demandent ses dirigeants depuis longtemps. En poussant la Société Radio-Canada dans ses derniers retranchements, le gouvernement lui impose quasiment de disparaître petit à petit du paysage médiatique du pays.
En chiffres réels, à l'heure actuelle, la Société Radio-Canada coûte 34 $ par an, par personne, soit 9,3 cents par jour. Il s'agit d'un des coûts les plus bas pour un diffuseur public, pour la prestation de 28 services en tout, dans les deux langues officielles, et une programmation en neuf langues étrangères à Radio-Canada International. Ces 34 $ représentent le milliard de dollars du gouvernement, un milliard qui est octroyé depuis 20 ans.
Le Canada est au 15e rang dans le domaine des fonds octroyés à son diffuseur public. Il faudrait que le gouvernement canadien double le financement qu'il accorde à la Société Radio-Canada/ CBC pour atteindre la parité avec la France, et qu'il le quadruple pour rejoindre le niveau de la Grande-Bretagne.
Pour ce qui est du secteur de l'information télévisée : fin de RDI Junior et des Rendez-vous de Marie-Claude; fin de la diffusion en direct à RDI la nuit; fermeture du bureau de Dakar; baisse des budgets des émissions d'affaires publiques; en régions, les villes de Sherbrooke, Québec, Moncton et Ottawa perdent leurs bulletins du midi, alors que les bulletins de 18 heures sont écourtés de 30 minutes.
Sur le plan de la télévision générale, les producteurs indépendants, qui travaillaient de près avec la Société Radio-Canada sur des productions originales, devront réduire leurs coûts de 10 à 25 p. 100; il y aura une hausse des reprises d'émissions et, jusqu'au mois de mai, il sera difficile de savoir quelles émissions prévues pour l'automne seront reportées.
Les stratégies de programmation sont tellement intégrées que les régions n'ont pas été épargnées. Dans l'Ouest, l'émission Zeste, une émission hebdomadaire culturelle, est mise en veilleuse. En Ontario, les émissions radio L'Ontario aujourd'hui et Les arts et les autres sont abolies; la station de Windsor est transformée en un centre de production. Dans l'Est du Québec/Atlantique, l'émission de radio 360 est abolie; les émissions de radio matinales du samedi de Matane, Rimouski et Sept-Îles sont regroupées en une seule et celles du dimanche sont abolies. Il n'y aura plus d'émission complète produite à Québec le dimanche.
Les émissions bien connues comme Un dimanche à Québec, Vous êtes ici, Macadam tribus et Des airs de toi ne seront plus en ondes. Sur la plateforme Internet, la section Arts et spectacles ne publiera plus les chroniques artistiques. L'émission La nuit la vie, réalisée à Vancouver et diffusée partout au pays du lundi au jeudi, est retirée de l'antenne. L'émission Un certain dimanche, diffusée dans les quatre provinces de l'Ouest, le dimanche après-midi, est retirée de l'antenne. L'émission Plaisirs de la nuit, réalisée à Edmonton et diffusée le vendredi, est retirée de l'antenne.
Les émissions régionales seront remplacées par des émissions nationales les jours fériés alors que des bulletins d'information de l'Ouest seront diffusés lors de certains jours de congés fériés. Enfin, Radio-Canada réduit le nombre et la fréquence des émissions spéciales, comme le Chant'Ouest, le Téléjournal de l'Ouest sera diffusé certains jours fériés seulement, et les ressources consacrées à l'habillage d'antenne, qui sont encore disponibles à Winnipeg et à Vancouver, seront réduites.
Or, cet habillage d'antenne permettait de faire la promotion de certains événements bien spécifiques dans les communautés desservies par les stations régionales.
Ces dernières avaient établi, depuis quelques années, le principe des partenariats, qui permettaient ainsi aux organismes des communautés de donner un relief et un profil plus précis à leur programmation. Ces partenariats sont également touchés puisque les organismes devront dorénavant participer aux coûts de production, ce qui en réduira grandement le nombre à cause des ressources financières en déclin de ces mêmes organismes.
Le manque de sensibilité dont a fait preuve le gouvernement jusqu'à présent indique bien que la Société Radio-Canada est en droit de se sentir menacée jusqu'au plus profond d'elle-même.
Toute l'industrie des communications et des arts est touchée par ces compressions. Il est généralement admis que, pour chaque poste aboli à Radio-Canada, trois postes seront perdus au sein des productions indépendantes. Pour ces compagnies et les artistes vivant hors Québec, les effets seront dévastateurs puisqu'une de leurs sources majeures de revenus et de débouchés artistiques vient d'être considérablement réduite. Comment continuer d'exercer son art s'il est impossible de se faire connaître? Le gouvernement voudrait pousser au départ des artistes vers les grands centres urbains qu'il ne s'y prendrait pas autrement. En forçant ces créateurs et ces artistes à sortir de leur milieu, on les force à transplanter leurs racines et à perdre contact avec leur réalité. Cela a pour conséquence d'avoir des artistes et des créateurs déstabilisés et des régions qui se cherchent continuellement sur le plan identitaire.
Les francophones hors Québec estiment que les événements de ces derniers jours sont la preuve d'un recul dans leurs communautés déjà si fragilisées, qui doivent constamment lutter pour trouver leur place. Car il ne faut pas s'y tromper. En région, lorsqu'un poste disparaît, il s'agit d'une voix et d'une compétence technique réunies en une seule et même personne, puisque souvent les journalistes ou les annonceurs de radio tiennent eux-mêmes leur caméra ou s'occupent eux-mêmes de la technique de leurs émissions. Cette façon de faire nous renvoie carrément dans la fin des années 1960 et coupe l'information au sujet du Canada, de ses régions et du monde. Cela s'appelle l'érosion de l'information. Une population mal informée est une population qui est à la merci de forces non démocratiques et d'intérêts particuliers.
Ce qu'il faut retenir, c'est la difficulté accrue que les minorités francophones hors Québec auront à affronter pour obtenir des services d'information et culturels dans leur langue et dans leur région. À toute une vie de luttes pour des droits essentiels s'ajoute un fardeau de plus, celui d'avoir le droit de se voir reflété dans les actions du diffuseur public canadien. On ne peut blâmer ces mêmes minorités si elles se découragent et enragent en même temps. Que leur reste-t-il lorsque l'essentiel est parti? Et que reste-t-il pour tous ces francophiles qui, jour après jour, s'inscrivent à des cours de français langue seconde pour apprendre cette belle langue qui est notre langue maternelle? Il leur reste des trous dans une programmation imposée par des décisions arbitraires et qui ne reflète que de façon imparfaite et très réductrice l'ensemble des communautés qui croient encore à la dualité linguistique de ce pays. Aurons-nous à nous battre constamment pour faire valoir nos droits et avoir accès à des services offerts en français dans notre pays?
J'espère que le gouvernement va se pencher sur le document du CRTC paru ce lundi 30 mars, qui s'intitule Le rapport à la gouverneure en conseil au sujet des services de radio et télévision aux minorités de langue française et anglaise au Canada.
Le paragraphe final du rapport indique :
De l'avis du Conseil, il est important que la Société Radio- Canada ait les moyens de continuer à desservir les communautés de langue officielle en situation minoritaire.
Honorable sénateurs, puisque le Canada doit investir pour traverser cette période d'incertitude économique, il serait bien que ce soit pour une vision nationale, pour un projet qui peut nous inspirer et nous motiver et qui pourrait être un héritage à la dualité linguistique de notre pays.
La Société Radio-Canada est, depuis ses premiers jours, un choix et un projet de société qui contribue au partage d'une conscience et d'une identité nationales. Elle est partie du tissu social et de l'histoire du Canada.
Toute instance politique représentant le peuple doit démontrer une certaine considération à l'égard de ses peuples fondateurs et l'égalité de leur statut et de leurs droits. La dualité linguistique est, après tout, l'une des valeurs fondamentales du Canada.