Déclaration faite le 13 février 2007 par la sénatrice Joyce Fairbairn
L'hon. Joyce Fairbairn:
J'ai le plaisir, honorables sénateurs, de vous parler un peu du travail qu'accomplit le Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts. Comme les sénateurs le savent, notre comité est au beau milieu d'une vaste étude sur la pauvreté rurale. À notre connaissance, c'est la première fois que l'accent est mis sur ce sujet dans l'une ou l'autre des deux Chambres du Parlement. C'est à partir des nombreux témoignages entendus l'automne dernier que nous avons rédigé notre rapport intérimaire, qui a été déposé au Sénat le 13 décembre 2006 et qui, au dire de tous, a réellement touché un point sensible partout au Canada. Les Canadiens en prennent note et nous le disent. Je pense que, même si le rapport a été rendu public juste avant Noël, tous les membres du comité ont été submergés d'appels de la part des médias, entre autres, qui voulaient en savoir davantage sur nos travaux.
Honorables sénateurs, il se passe quelque chose dans les régions rurales du Canada et il est temps de s'y arrêter. D'ailleurs, pendant trop longtemps, la situation lamentable du Canada rural, celle des pauvres vivant dans nos régions rurales en particulier, est restée méconnue. Mais ce n'est plus le cas, honorables sénateurs. Nous ne fermons pas les yeux sur cette question au Sénat. Nous poursuivons d'ailleurs nos audiences ici, à Ottawa. Au cours des prochains mois, nous allons nous rendre dans toutes les provinces pour rencontrer les Canadiens des régions rurales dans leurs collectivités, sur leurs lieux de travail et même dans leurs foyers. Nous espérons visiter aussi les Territoires du Nord-Ouest avant de présenter un rapport final. Nous entreprenons nos déplacements lundi prochain. Commençant par Corner Brook, à Terre-Neuve-et-Labrador, nous irons ensuite en Nouvelle-Écosse et au Nouveau-Brunswick puis à Prince George, en Colombie-Britannique, avant de parcourir les Prairies. Nous avons aussi hâte de mettre les sénateurs au courant de nos constatations. Nous reviendrons périodiquement à Ottawa pour tenir des audiences au Québec et en Ontario.
Pour le moment, je voudrais attirer l'attention sur certains des principaux thèmes de notre rapport intérimaire. La première chose à dire concernant les pauvres de nos régions rurales, c'est que, à certains égards, ils sont invisibles. Ils sont invisibles parce qu'ils ne tendent pas la main. Ils ne se regroupent pas dans les centres-villes. Ils font rarement la queue devant les refuges pour sans-abri parce que, à quelques exceptions près, ces refuges n'existent pas en milieu rural. Ils sont invisibles. Comme des témoins nous l'ont dit la semaine dernière, les pauvres ne fréquentent les banques d'alimentation que le soir, à la noirceur, quand il est impossible de les identifier. Ils se plaignent rarement de leur sort parce que ce n'est pas comme cela que l'on agit, au Canada rural. En fait, la pauvreté au Canada est plus répandue dans les régions rurales que dans les régions urbaines et c'est dans les régions rurales, et non dans les régions urbaines, qu'ouvrent maintenant la plupart des nouvelles banques d'alimentation.
Même ces statistiques, toutefois, ne donnent pas toute la mesure du problème. Les statistiques le font rarement. Les familles en difficulté dans les régions finissent souvent par se rendre dans les villes, chassées de leurs collectivités par l'absence de possibilités économiques, et se retrouvent soudain sans le soutien familial et social qui est si important dans la vie de chaque jour. Au moins une partie de la pauvreté urbaine est, en un sens, de la pauvreté rurale.
Cet exode fait ressortir un problème généralisé, soit celui du Canada rural qui perd ses habitants. Statistique Canada signale que, pour la toute première fois, la population rurale du Canada a chuté entre 1996 et 2001.
Les Canadiens des régions rurales, et en particulier les jeunes, s'en vont vers les villes en quête de meilleures perspectives économiques, de possibilités de s'instruire et d'un niveau de vie décent.
Qui peut les blâmer? Les coups durs se succèdent dans le secteur agricole : encéphalopathie spongiforme bovine, sécheresse, appréciation du dollar canadien, représailles commerciales. Qui peut les blâmer? Le secteur forestier perd des emplois à un rythme sans précédent, ce qui menace la survie de plus de 300 localités rurales qui dépendent des emplois de ce secteur. Qui peut blâmer les ruraux, et notamment les jeunes, alors que, où qu'ils se tournent, les médias, en grande partie urbains, montrent la vie trépidante des villes et ne s'arrêtent pas à l'importance, à la productivité, à l'histoire de la terre et des gens et des localités qui en vivent?
La semaine dernière encore, le Conference Board du Canada a publié une nouvelle étude dans laquelle il dit que le Canada doit se voir d'abord et avant tout comme un pays urbain. Il soutient qu'une forte croissance dans les villes centres — Toronto, Montréal, Vancouver, Halifax, Winnipeg, Regina, Saskatoon, Calgary et Edmonton — est tout ce qu'il faut pour assurer la prospérité de toutes les régions de notre pays.
Ce scénario convient peut-être fort bien à certaines régions, mais que deviennent Terre-Neuve, l'Île-du-Prince-Édouard, le Nouveau- Brunswick et même la Nouvelle-Écosse, autant de provinces privées des villes centres de la partie urbaine du Canada? Quelle place reste- t-il pour une localité comme Kapuskasing, en Ontario, qui est située à 850 kilomètres de Toronto, ou encore pour Keg River, en Alberta, qui se trouve à environ 700 kilomètres d'Edmonton?
Honorables sénateurs, à bien des égards, la situation du Canada rural est difficile, mais je manquerais à mon devoir si je ne vous disais pas aujourd'hui que tout n'est pas sombre. Malgré les graves difficultés à surmonter, il y a toute raison d'espérer dans l'avenir du Canada rural.
D'abord, le Canada rural devient de plus en plus attrayant pour les fabricants, attirés par le faible coût de l'immobilier et la présence d'une main-d'œuvre qualifiée. Tout le monde sait par exemple que les membres des familles agricoles comptent parmi les meilleurs travailleurs au Canada. Malgré l'exode des jeunes, le Canada rural profite d'un afflux composé surtout de jeunes familles et de baby- boomers qui sont au bord de la retraite et souhaitent tourner le dos aux tensions de la ville.
Enfin, les ruraux ont maintes fois donné la preuve de leur résilience, de leur attitude progressiste. Ils ont une impressionnante réserve de talents et de compétences et ils ont une éthique du travail. Ils attendent l'occasion de montrer au monde de quoi ils sont capables. Nos déplacements feront ressortir cet optimisme. Certes, le comité se rendra à des endroits ou il rencontrera des gens qui ont du mal à s'en tirer, mais il croit également qu'il est important de visiter des localités et de parler avec des gens qui ont réussi, peut-être avec un peu d'aide, à retourner la situation et qui ont pu compter sur leur propre expérience et leurs compétences.
La plupart des propositions de politique qui sont écartées dans notre rapport provisoire, Comprendre l'exode : lutte contre la pauvreté rurale, sont des formes d'aide au Canada rural qui sont imposées d'en haut. Cette approche n'est plus acceptable, pour peu qu'elle l'ait jamais été. Les gouvernements doivent plutôt aider les ruraux à tabler sur leurs forces et leurs atouts, que nous avons cernés.
Les cyniques peuvent fort bien dire, et ils ne s'en sont pas privés : à quoi bon? Pourquoi ne pas les laisser se débrouiller avec leurs problèmes? Pour reprendre les propos de l'un de nos témoins, nous nous intéressons à la question parce que, en fin de compte, c'est une affaire de citoyenneté. Nous nous en soucions également parce que la société urbaine a besoin du Canada rural, et pas seulement des produits agricoles, des minéraux, de l'eau, des arbres et de la beauté de la nature, mais aussi des ruraux eux-mêmes, de leur culture et des promesses dont ils sont porteurs
Je tiens à remercier tous les membres du comité. Je remercie plus particulièrement le sénateur Segal, car il a soulevé cette question peu après son arrivée parmi nous comme sénateur. Il s'agit d'un excellent comité, honorables sénateurs. Il faut remercier tous ses membres des efforts qu'ils continuent de déployer pour réaliser cette étude. Nous avons hâte de faire rapport de nos recommandations.
Enfin, j'adresse des remerciements spéciaux à mon coprésident, le sénateur Gustafson. Nous siégeons au Comité sénatorial permanent de l'agriculture et des forêts depuis bien plus longtemps que nous ne voudrions l'admettre. Il a été pour moi un ange tutélaire : il est agriculteur. Il est un véritable agriculteur, il se préoccupe de tout ce secteur d'activité, il a un riche bagage de connaissances et il se préoccupe de l'évolution de l'agriculture.
Ensemble, avec ce genre d'encouragement de notre collègue, nous essayons d'atteindre notre objectif dans ce qui est l'une des études les plus importantes que le Sénat ait entreprises depuis longtemps.