Déclaration faite le 14 décembre 2009 par le sénateur Roméo Dallaire
L'honorable Roméo Antonius Dallaire :
Honorables sénateurs, je veux aujourd'hui parler de l'histoire vivante. Depuis la guerre du Golfe, en 1991, les Forces canadiennes se trouvent dans des zones de guerre alors que le Canada est en paix. Depuis le 11 septembre 2001, cette paix a été ébranlée par des événements survenus à New York et par une menace réelle rapprochée.
Cependant, la nature des conflits a changé et nous ne voyons plus de gardiens de la paix, comme c'était le cas auparavant, en pantalon court et portant le béret bleu ou la casquette de baseball, se contenter d'observer et de faire rapport sur la situation. Lors de ces missions, il est maintenant essentiel que les soldats fassent usage de la force pour protéger les modérés et les innocents. Aujourd'hui, il est même devenu normal de recourir à la force là où des missions des Nations Unies sont déployées.
Récemment, un de nos anciens combattants s'est suicidé. Ce jeune caporal-chef avait participé à deux missions en Yougoslavie et trois en Afghanistan. Lors de sa dernière affectation, il faisait partie d'un groupe d'infanterie placé dans un poste d'observation. Il est revenu au Canada, a été mis sous observation et a fait savoir qu'il avait des tendances suicidaires. Dix jours plus tard, il se suicidait.
Nous rendons hommage aux victimes qui meurent sur le champ de bataille. Nous honorons même la mémoire des personnes qui se sont suicidées en mission. Nous rendons hommage aux personnes qui décèdent de leurs blessures physiques après être revenues du champ de bataille. Par contre, nous n'avons jamais honoré la mémoire des soldats qui ont subi des blessures psychologiques et qui, en raison de ces blessures, ont été amenés à se suicider.
J'estime donc que le caporal-chef qui est décédé 10 jours après son retour de l'Afghanistan, et le major qui m'accompagnait au Rwanda et qui s'est suicidé 14 jours après son retour au pays à la suite de traumatismes liés au stress opérationnel, devraient être comptés parmi les victimes de ces opérations.
Le chiffre établissant à 137 le nombre de pertes humaines en Afghanistan est inexact. Ce nombre est en fait beaucoup plus élevé. Il faut plutôt parler de 150 à 160 victimes. Or, ni le ministère des Anciens Combattants ni le ministère de la Défense nationale ne reconnaissent ces chiffres. Dans certains cas, les régiments ne reconnaissent pas leurs statistiques.
Ces soldats sont morts parce qu'ils ont subi des blessures; ils avaient une maladie mortelle qui les a poussés à mettre fin à leur vie. Ce sont des victimes de la guerre dont on devrait honorer la mémoire au Sénat, tout comme les personnes qui sont tombées sur le champ de bataille.