Déclaration faite le 04 mai 2010 par le sénateur Roméo Dallaire
L'honorable Roméo Antonius Dallaire:
Honorables sénateurs, j'aimerais prendre la parole aujourd'hui parce qu'une motion similaire à celle-ci a été présentée à l'autre endroit et adoptée à l'unanimité. J'espère être en mesure d'inciter les honorables sénateurs à agir dans le même sens.
De plus, nous avons eu la visite du secrétaire général adjoint des Nations Unies pour la prévention des génocides qui a prononcé un discours sur la prévention des génocides devant le Groupe interparlementaire Canada-États-Unis ce matin et qui a comparu au Comité permanent des affaires étrangères de l'autre endroit aujourd'hui. Lui et ses collaborateurs prendront la parole dans le cadre d'autres événements demain.
J'aimerais prendre la parole au sujet de cette motion cet après- midi.
De plus, je souligne qu'il y a 16 ans jour pour jour que le Conseil de sécurité a finalement commencé le débat visant à déterminer si le massacre au Rwanda était un génocide.
Honorables sénateurs, j'aimerais profiter d'une rare occasion qui se présente à nous pour commémorer les victimes des atrocités de masse et honorer leur mémoire par des actions concertées.
De plus, je souligne que cela fait 16 ans jour pour jour que le Conseil de sécurité a finalement commencé le débat visant à déterminer si le massacre au Rwanda était un génocide.
Comme vous le savez, j'ai présenté une motion pour instituer, le 23 avril de chaque année, une Journée nationale de commémoration et d'action contre les atrocités de masse. Cette motion ressemble beaucoup à une motion présentée à l'autre endroit. Le 23 avril correspond à l'anniversaire de naissance de notre 14e premier ministre, le distingué Lester B. Pearson, et a été choisi en reconnaissance de son engagement envers la paix et la coopération internationale en vue de mettre fin aux crimes contre l'humanité.
En tant qu'homme d'État le plus éminent du Canada, M. Pearson s'est assuré non seulement que l'opinion de la nation a été entendue, mais qu'on en a tenu compte. Sa carrière a montré qu'une puissance moyenne comme le Canada peut avoir un très grand poids sur la scène internationale quand le discours est jumelé à l'action.
Pendant plus de 20 ans au ministère des Affaires extérieures, M. Pearson a joué un rôle d'une importance cruciale dans la construction de l'image internationale du Canada. De sa stratégie visionnaire en vue de maintenir la paix pendant la crise de Suez de 1956 — qui a vu l'établissement du concept de maintien de la paix, cette institution canadienne tant vantée — jusqu'à sa participation à la défense de nos voisins, amis et alliés par la création de l'OTAN, M. Pearson est devenu le Canadien le plus connu dans le monde diplomatique.
Lorsqu'on lui a remis le prix Nobel de la paix en 1957, en reconnaissance de ses efforts pendant la crise de Suez, le comité du prix Nobel a dit qu'il avait, et je cite, « sauvé le monde ». Grâce au leadership de M. Pearson, au Canada et ailleurs dans le monde, cette époque est devenue une période charnière de la promulgation et de la défense des valeurs essentielles du Canada qui nous tiennent tant à cœur.
Même si M. Pearson est surtout reconnu pour la création du concepte de « maintien de la paix », l'histoire montre que cet homme dynamique et pragmatique était un sportif et même un soldat, un intellectuel et un homme d'État, un politicien et un premier ministre. Ses réussites exceptionnelles sont preuve de sa poursuite tenace de l'idéalisme en action — des réussites que le Canada a grand besoin de répéter.
Il croyait en un corps diplomatique dynamique et rigoureux et en une force militaire d'envergure qui peut être déployée pour aider à assurer la paix et la sécurité au-delà de nos frontières.
Cependant, avant que M. Pearson participe à la vie politique au Canada et ait l'occasion de façonner la conscience internationale, notre communauté de nations a été témoin d'une tragédie sauvage, abominable et évitable, aux proportions inquiétantes, mais qui n'était pas la première ni la dernière, loin de là.
La réponse initiale du Canada à l'Holocauste n'est pas un chapitre particulièrement glorieux de notre histoire. En effet, à la conférence d'Evian de 1938, qui avait été organisée pour discuter du « problème » des réfugiés juifs qui s'enfuyaient de l'Allemagne nazie, le Canada a refusé obstinément d'augmenter son quota et d'accepter un plus grand nombre d'immigrants juifs.
Ce qui est encore plus troublant, c'est la décision que le Canada a prise en 1939 quand il a refusé l'entrée au SS St. Louis, un paquebot transportant 907 Juifs allemands. En raison de ce refus, le SS St. Louis a été forcé de retourner en Europe, où la plupart de ses passagers ont été condamnés à mourir dans les camps de la mort d'Hitler.
Après l'Holocauste, le Canada et la communauté internationale ont reconnu les conséquences horribles de leur indifférence et ont juré de ne plus jamais permettre l'extermination systématique de personnes pour des raisons de nationalité, d'origine ethnique, de race ou de religion.
Ainsi, il y a eu ce moment décisif quand, en 1948, la nouvelle Assemblée générale des Nations Unies — organisme dont M. Pearson fut président — a adopté la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, déclarant que le génocide, commis en temps de paix ou pendant une guerre, était un crime selon la loi internationale, et déclarant que les parties contractantes à la convention s'engageaient à prévenir et à punir ce crime.
En 1946, l'Assemblée générale avait défini le génocide comme étant :
[...] le refus du droit à l'existence de groupes humains entiers, de même que l'homicide est le refus du droit à l'existence d'un individu.
Elle ajoutait :
[...] un tel refus bouleverse la conscience humaine [...] la répression du crime de génocide est une affaire d'intérêt international.
Ce sont des belles paroles, mais elles sont loin de répondre à l'appel à l'action internationale, qui est une obligation expresse en vertu du droit international et une obligation juridique qui a été reconnue par le Canada quand il a ratifié la Convention sur le génocide en septembre 1952. Comment des pays comme le Canada qui prétendent être des modèles d'équité, de justice et d'impartialité ont-ils réagi aux atrocités qui ont été commises dans des endroits comme le Cambodge, la Bosnie et le Rwanda?
Nous avons observé quelques réussites, mais il y a eu beaucoup trop d'échecs et de paroles creuses. On débite des platitudes pour apaiser la conscience collective de la communauté internationale, qui est troublée par l'inaction des autorités. Les atrocités qui sont commises actuellement dans des pays comme la République démocratique du Congo et le Soudan continuent de mettre à l'épreuve notre détermination et notre volonté de défendre vigoureusement les personnes qui risquent de devenir victimes d'atrocités de masse.
Les auteurs et les victimes des atrocités de masse comprennent trop bien ce qu'une absence de préoccupation implique : les auteurs comprennent qu'on leur donne carte blanche pour continuer leurs crimes honteux; les victimes comprennent la faible valeur accordée à leurs vies par les nations puissantes, par ceux qui se disent les défenseurs de la décence et des droits prétendument inébranlables et inaliénables des individus.
La reconnaissance du génocide n'est que le début. Sans des actions appropriées, l'utilisation du terme « génocide » n'est que de la sémantique politique. J'en ai vécu l'expérience personnellement et j'en ressens les conséquences depuis.
J'ai posé cette question par le passé : « Sommes-nous tous des humains ou certains le sont-ils plus que d'autres? » Si nous croyons que tous les humains sont humains, comment allons-nous le prouver? Nous ne pouvons le prouver que par nos actions. Ce sont les seules méthodes qui permettent de participer à l'évolution de l'humanité afin de contrer les crimes contre l'humanité. Il y a plusieurs façons de combler le fossé entre les bonnes intentions et les efforts concertés sur les scènes locale, nationale et internationale.
Cependant, pour que cette transformation ait lieu, nous devons apporter des changements conceptuels et normatifs. Il faut reconnaître que les actions visant à contrer les atrocités de masse sont dans l'intérêt supérieur du Canada.
Il n'y a aucun doute que le fait de sauver la vie de personnes innocentes dans les prochains Rwanda et Kosovo permettra de sauver des vies au Canada. De plus en plus, notre sécurité est menacée par les crises que nous laissons durer dans des endroits éloignés.
L'augmentation du nombre de gens d'affaires, de touristes et de travailleurs humanitaires voyageant à l'étranger a augmenté les risques que posent, pour notre santé publique, les épidémies de maladies infectieuses dans des pays ignorés par le passé comme la République démocratique du Congo, le Soudan et le Zimbabwe.
De plus, les atrocités de masse ébranlent les fondements de la stabilité politique dans des régions entières. Dans un contexte d'économie mondialisée, ceci menace notre prospérité économique.
Plus que jamais, nos intérêts envers la sécurité internationale ont rejoint nos intérêts à l'égard des principes humanitaires. Nous devons redéfinir nos intérêts nationaux de façon plus large, non seulement pour aider les États menacés, mais aussi pour nous aider et nous protéger nous-mêmes afin de pouvoir en faire plus pour éliminer ce concept d'atrocité de masse.
La clé pour mobiliser la communauté internationale, dans le but de prévenir les atrocités de masse, est d'obtenir le soutien national. Il faut commencer chez nous. La prévention et le combat doivent débuter chez soi : le peuple canadien a sans doute besoin de meneurs qui vont résolument de l'avant dans cette affaire cruciale, car un leadership solide et convaincant de nos autorités politiques et législatives renforcera la volonté du public d'intervenir. Dieu nous amène des hommes d'État, de grâce!
Le chef de notre pays, le premier ministre Stephen Harper, a une occasion unique de faire de la prévention des atrocités de masse une priorité pour le Canada. De plus, M. Harper a une possibilité inégalée de s'engager stratégiquement avec l'administration de M. Obama, qui a pris des mesures concrètes pour faire de la prévention du génocide une « priorité nationale en matière de sécurité ». J'étais à la Maison-Blanche il y a deux semaines, avec son équipe, pour formuler leurs positions.
Lors de la cérémonie de commémoration de l'Holocauste, en avril 2009, le président Barack Obama a déclaré ce qui suit :
Aujourd'hui, et tous les jours, nous avons la possibilité, de même que l'obligation, de lutter contre ces fléaux [...] de s'engager à résister à l'injustice, à l'intolérance et à l'indifférence, peu importe leur forme, soit en confrontant ceux qui ne disent pas la vérité concernant l'histoire, soit en prenant toutes les mesures possibles pour prévenir et mettre fin aux atrocités comme celles qui ont eu lieu au Rwanda et celles qui se produisent au Darfour. C'est mon engagement en tant que président.
Il n'y va pas avec le dos de la cuillère. C'est un homme fort déterminé.
Dans son évaluation annuelle des menaces présentées au Congrès des États-Unis en février 2010, le directeur du renseignement américain, l'amiral Dennis Blair, a déclaré ceci :
[...] au cours des trois dernières années, la République démocratique du Congo et le Soudan avaient connu des homicides de masse par la violence, la famine ou le décès dans des camps de prisonniers et aussi le viol en vaste quantité inexcusable. Dans les cinq prochaines années, certains pays d'Afrique et d'Asie courent un risque important de nouveaux épisodes d'homicides de masse.
De plus, reconnaissant les problèmes de sécurité nationale que posent les génocides et les atrocités de masse, l'examen quadriennal de la Défense américaine, publié en février 2010, affirme que le ministère américain de la Défense devrait se préparer à présenter des options au président pour « prévenir la souffrance humaine en raison d'atrocités de masse ou d'importantes catastrophes naturelles à l'étranger ».
De manière déterminante, le président Obama, profitant du dynamisme du groupe de travail sur la prévention du crime de génocide d'Albright-Cohen et d'une recommandation particulière du projet Will to Intervene — je salue d'ailleurs le Dr Shaw, avec qui j'ai eu le plaisir de travailler à l'Université Concordia et qui se trouve à la tribune aujourd'hui —, pour prévenir les atrocités de masse, a créé un nouveau comité de politique interinstitutionnelle, au Comité national de sécurité sur la reconstruction et la stabilisation, qui aidera à assurer que la prévention des atrocités de masse reçoive une plus grande attention de l'ensemble du gouvernement américain.
Malgré ces efforts, aucun pays ne peut à lui seul résoudre le problème des atrocités de masse. Fondamentalement, la crédibilité de notre pays et son aptitude à coopérer avec nos alliés sont à risque. Pour être un leader responsable et efficace, le Canada et ses politiciens doivent être aux avant-postes pour créer nos propres politiques et programmes de prévention d'atrocités de masse.
Comment pouvons-nous empêcher les génocides et les autres crimes contre l'humanité? Bonne question. Encore une fois, nous devons transformer notre engagement envers les principes abstraits en des gestes concrets. Nous devons insister pour que nos lois et politiques nationales reflètent et appuient nos obligations juridiques et politiques internationales. Il ne suffit pas d'apposer notre signature à Genève, on doit également en faire des lois à Ottawa. Nous devons donner à nos citoyens et aux organisations des outils plus puissants afin d'exercer de la pression sur les futurs gouvernements, parce que nous avons constaté que la pression morale est souvent insuffisante pour assurer que les politiciens respectent nos obligations internationales.
Nous ne pouvons pas en être fiers.
Ce ne sont pas là de nobles demandes inspirée par un idéalisme fantaisiste. Ces demandes trouvent écho auprès de nos alliés les plus puissants. Elles reposent sur des études universitaires. Elles sont appuyées par toutes les allégeances politiques.
Dans le discours du Trône de 2010, M. Harper a promis que son gouvernement allait défendre ce qui est bon dans le monde, notamment la sécurité mondiale, les droits de la personne, les soins de santé pour les mères et les enfants, la réglementation des marchés financiers et les mesures de lutte contre les changements climatiques à l'échelle planétaire. À bien des égards, je trouve cela très encourageant, mais, comme toujours, c'est passer de la parole aux actes qui compte vraiment.
Comme le premier ministre n'est certes pas sans savoir, pour défendre ce qui est bon , il faut faire preuve de leadership, et il faut forcément défendre les gens dont la voix a été réduite au silence par tant de haine, d'ignorance et d'intolérance. Nous tous, dirigeants qui en ont le pouvoir, travailleurs humanitaires dévoués et citoyens inquiets devons donner espoir aux personnes marginalisées et tenues à l'écart du pouvoir. L'espoir naîtra lorsque nous aurons adopté une nouvelle approche et que nous aurons reconnu que la prévention des atrocités de masse devrait être une priorité nationale du gouvernement du Canada.
Des ressources doivent être affectées à l'élaboration de stratégies à long terme destinées à prévenir les atrocités de masse en ayant recours à l'aide étrangère du Canada, à notre expérience diplomatique — si nous projetons un jour de reconstruire notre corps diplomatique — et à nos capacités militaires. Ces ressources peuvent être mises à profit lors de missions exceptionnelles, au cours desquelles on a intelligemment recours à la force à des fins de contrainte pour faire progresser les droits de la personne et pour protéger les personnes innocentes.
Le gouvernement doit reconnaître le lien qui existe entre l'intérêt national du Canada et la prévention des atrocités de masse et s'engager à travailler avec nos alliés pour protéger les personnes sans voix et sans pouvoir contre les violations massives des droits de la personne.
Comme il me reste peu de temps, je vais conclure comme suit : en faisant du 23 avril la journée nationale annuelle de commémoration et d'action au sujet des atrocités de masse, j'espère que tous les Canadiens auront régulièrement l'occasion de se souvenir des victimes des atrocités de masse et des leçons apprises après l'Holocauste, la Bosnie, le Cambodge et le Rwanda, ainsi que de poursuivre les efforts pour faire du Canada un chef de file international dans la prévention des atrocités de masse, et non un pays à la remorque de la communauté internationale, ce que nous semblons être devenus pour des raisons inconnues.
Honorables sénateurs, permettez-moi de citer un extrait de la conclusion du livre que j'ai écrit et qui s'intitule J'ai serré la main du diable : La faillite de l'humanité au Rwanda. Par « faillite de l'humanité au Rwanda », j'entends le fait que l'humanité entière a laissé tomber le peuple rwandais. Voici l'extrait en question :
En tant que soldats, nous avons l'habitude de déplacer des montagnes pour protéger notre souveraineté ou lutter contre les menaces à notre mode de vie. À l'avenir, nous devons nous préparer à aller au-delà des intérêts nationaux afin d'employer nos ressources et faire couler notre sang pour l'humanité. Nous avons vécu pendant des siècles de lumière, de raison, de révolution, d'industrialisation et de mondialisation. Même si cet objectif semble très idéaliste, ce nouveau siècle doit devenir le siècle de l'humanité où les humains vont au-delà de la race, de la foi, de la couleur, de la religion et de leurs propres intérêts nationaux limitatifs comme ils le sont pour mettre le bien de l'humanité avant celui de leur propre tribu. Pour nos enfants et notre avenir : Peux ce que veux. Allons-y.