Déclaration faite le 06 mai 2010 par la sénatrice Rose-Marie Losier-Cool
L'honorable Rose-Marie Losier-Cool:
Honorables sénateurs, la motion que je soumets pour votre sanction me tient à cœur. Cette motion tient aussi à cœur à bon nombre de femmes et d'hommes pour qui Haïti représente des visages et des prénoms et qui ont vu dans les séismes de janvier dernier une cruelle catastrophe naturelle. Cette catastrophe a fauché plus de 200 000 vies et fait plus d'un million de sans-abri. Elle a aussi tourné la première page du livre de la reconstruction du pays, un livre plein d'espoir pour de meilleurs lendemains.
Je me rappelle bien la réponse de madame le leader, le 30 mars dernier, qui me disait trouver impensable que la reconstruction d'Haïti n'implique pas les femmes. Je la remercie de cette franchise, et je sais que, au-delà des bonnes intentions, elle souhaite, tout comme moi, que la reconstruction et l'après-reconstruction fassent une place réelle et mesurable aux femmes haïtiennes.
En effet, ces femmes représentent plus de la moitié de la population du pays, elles portent depuis longtemps le poids de la cohésion familiale et sociale de leur nation et elles endurent aussi, depuis trop longtemps, des sévices injustifiés et une discrimination injuste.
Voici une citation tirée d'une lettre ouverte aux bailleurs de fonds pour la reconstruction d'Haïti, rédigée par une coalition de femmes œuvrant tant en Haïti que sur la scène internationale et publiée sur le site de l'Observatoire sur le développement régional et l'analyse différenciée selon les sexes, hébergé à l'Université du Québec en Outaouais et dirigé par la professeure Denyse Côté. Je ne trouve pas mieux à dire que ce que je vais vous lire, honorables sénateurs :
[...] les Haïtiennes requièrent et ont légalement droit à une charpente politique soutenant l'éventail complet de leurs droits humains, y compris leurs droits économiques et sociaux. Le leadership des femmes ainsi que leur travail de donneuses de soins doivent être reconnus et appuyés tant par des règlements que par des missions et mandats, ainsi qu'à travers des engagements clairs les habilitant à jouer des rôles significatifs, formels et durables, à toutes les phases du processus de relèvement et de reconstruction du pays.
Permettez-moi de donner une autre citation, honorables sénateurs, celle-ci de Sophie Perchellet, de l'antenne française du Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde. Mme Perchellet a dit une chose profondément juste et intelligente. Selon elle :
[...] l'enjeu de ce que l'on appelle à tort `la reconstruction' n'est autre pour les Haïtiens que de déconstruire l'ancien système avant même de jeter les bases d'une logique radicalement différente [...] d'un nouvel Haïti, débarrassé du modèle capitaliste néolibéral à l'origine de l'appauvrissement et de l'exclusion de la majeure partie des Haïtiens.
Vous conviendrez donc avec moi, honorables sénateurs, que l'heure est au début, au recommencement, au renouveau pour Haïti, et que les femmes doivent y participer à leur juste importance. Je ne suis pas la seule à le dire, puisque vous trouverez la même exhortation sur le site de nouvelles IRIN, du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies. IRIN remarque que les groupes de femmes étaient absents de la conférence internationale tenue le 31 mars dernier à New York, une erreur de parcours dont nous devrions tous espérer qu'elle ne se reproduira plus.
IRIN nous apprend aussi que les femmes dirigeaient plus de la moitié des foyers haïtiens avant la catastrophe du 12 janvier, une proportion qui ne fera qu'augmenter puisque beaucoup d'habitants ont succombé aux séismes. Et pourtant, depuis le 12 janvier, le nombre de viols et de violence sexuelle à l'endroit des femmes et des jeunes filles haïtiennes ne cesse d'augmenter, compromettant d'autant plus leur pleine participation à l'édification de leur nouvel Haïti.
La toute première priorité dans l'implication des femmes en Haïti est donc d'assurer leur protection de façon efficace, en finançant des milices ou des forces neutres chargées de patrouiller les campements de réfugiés, en faisant contribuer des effectifs policiers ou militaires le temps requis pour rebâtir ceux d'Haïti et en instaurant un réel État de droit où les criminels seront jugés et punis.
De façon plus générale et globale, il faudra ensuite élaborer et administrer des programmes de formation aux professionnels de la santé, aux corps policiers, aux politiciens, à l'armée et aux membres de la profession juridique, pour déceler, prévenir ou remédier à toute forme de discrimination et de violence à l'endroit des jeunes filles et des femmes.
Pour en revenir au côté pratico-pratique de l'implication des Haïtiennes, et en vous rappelant l'importance passée, actuelle et prévue de leur rôle de chefs de famille, il faut absolument consulter les femmes dans l'évaluation des dommages et des besoins provoqués par le séisme. En effet, elles savent ce qu'elles ont perdu et ce dont elles ont besoin, tant pour elles-mêmes que pour les enfants dont elles sont trop souvent les seules responsables.
Une autre priorité qui soutiendra l'implication des femmes est l'élaboration d'un réseau sanitaire qui conjuguera l'infrastructure des dispensaires, cliniques et hôpitaux à des ressources humaines suffisantes, qu'elles soient locales ou qu'elles viennent d'autres pays. Je parle ici de médecins, oui, mais aussi d'infirmières, souvent plus utiles dans la majorité des cas. Selon le Dr Paul Farmer, de l'organisme Partners in Haiti/Zanmi Lasante, il manquerait en Haïti, à l'heure actuelle, près d'un demi-million de travailleurs dans le secteur de la santé.
Ce réseau sanitaire devra aussi disposer de ressources financières adéquates, et permettre aux femmes, et au reste de la population, d'avoir accès à des informations et à des fournitures médicales utiles, y compris en matière de santé génésique. La santé maternelle et reproductive est une priorité essentielle en Haïti. Haïti représente une destination privilégiée de l'aide internationale canadienne.
Un autre réseau essentiel qui devrait idéalement être mis sur pied est celui de l'éducation, du niveau préscolaire au niveau universitaire. Dans l'immédiat, le fait de pouvoir envoyer les enfants à l'école leur permettra d'être en sécurité et réconfortés malgré les traumatismes qu'ils viennent de vivre, etl'absence des enfants durant la journée permettra aux femmes de participer économiquement ou socialement à l'édification de leur pays.
Tout comme le réseau de la santé, celui de l'éducation devra conjuguer l'infrastructure des écoles et des collèges et les ressources humaines et financières requises. À quoi bon avoir des écoles s'il ne s'y trouve pas assez d'enseignants ou de fournitures? De plus, rappelons-nous que des futures générations mieux éduquées ne pourront qu'être bénéfiques pour Haïti, et qu'elles contribueront ainsi à son renouveau.
Toujours au chapitre de l'éducation, une autre façon de favoriser la participation des femmes sera d'élaborer des cours adaptés soit à leurs activités traditionnelles, soit à des activités non traditionnelles, qui leur permettront de sortir du carcan de leur histoire et de prendre une place égale à celle des hommes dans l'économie et la société haïtiennes. Je pense ici, par exemple, à une formation professionnelle en vue de créer des emplois dans les technologies de l'information, dans le secteur financier et dans d'autres industries de services non primaires.
Au niveau politique, le nerf de la guerre dans beaucoup de pays qui sortent d'une crise, les femmes ont aussi leur rôle à jouer. Il faudra donc appuyer de façon spécifique les femmes candidates ou actives dans la sphère politique municipale, régionale ou nationale. Cet appui devra être de nature logistique, du point de vue de l'équipement, du matériel, des services de télécommunications ou autres. Cet appui devra également être de nature juridique, notamment au chapitre de la formation sur les conventions internationales et les lois nationales, ce que le Réseau des femmes parlementaires de la Francophonie, que je préside, a déjà commencé à faire. Et enfin, cet appui devra être de nature éducative, afin que les candidates ou les politiciennes en poste puissent bénéficier d'une formation ponctuelle dans les domaines utiles ou d'intérêt pour leurs électeurs. Je pense ici à une formation en gestion financière, économique, agricole et informatique, et cetera.
Une fois que la direction politique haïtienne aura repris sa pleine vitesse de croisière, sinon même avant, il faudra élaborer et financer des activités de lobbying de la part de la société civile ou de spécialistes, visant à rappeler aux dirigeants haïtiens que les politiques, les programmes, les projets de loi et les lois doivent respecter équitablement les femmes et les jeunes filles.
Dans le cas de programmes ou de lois déjà en vigueur, ces derniers devront être réétudiés et modifiés au besoin afin de respecter cette égalité et cette équité femme-homme. Il ne faudra pas, non plus, oublier de se pencher sur les lois traitant de la propriété foncière, y compris les lois agraires ou celles traitant du patrimoine familial ou de l'accès au logement, tous des secteurs importants pour les femmes.
Honorables sénateurs, le fil conducteur, le dénominateur commun de toutes ces initiatives visant à impliquer pleinement les femmes haïtiennes dans l'édification de leur nouveau pays, c'est l'analyse comparative entre les sexes. L'ACS est déjà une réalité au Canada, où elle est appliquée dans plusieurs ministères, et Condition féminine Canada s'en est fait le porte-parole. L'ACS est un outil structuré permettant d'étudier une politique, un programme, un projet de loi ou une loi ayant une incidence quelconque sur un segment notable de la population, pour déterminer si cette incidence s'applique effectivement aussi aux femmes, et si cette incidence est aussi bénéfique pour les femmes que pour les hommes.
L'analyse comparative entre les sexes sera, pour l'édification du nouvel Haïti, un outil de choix pour assurer aux femmes leur pleine participation à l'économie, à la société et à la gouvernance de leur pays. À titre d'exemple, le recours à l'ACS dans le financement de projets permettra d'éviter que ne soient privilégiés que les projets bénéficiant surtout aux hommes, comme les projets de construction. L'ACS dans le financement ou la gestion de projets en Haïti permettra de favoriser les projets permettant ou exigeant l'embauche de femmes, d'accorder la priorité aux projets plus immédiatement utiles aux femmes, comme la construction d'hôpitaux, de dispensaires ou de marchés, la formation en santé maternelle et néonatale, le microcrédit ou le financement d'organismes de femmes.
L'analyse comparative entre les sexes n'est pas une passade ni une tendance politiquement correcte. Il s'agit d'un véritable outil dont l'utilité est clairement prouvée en ce XXIe siècle, un outil essentiel au respect des droits nationaux et internationaux des femmes. Il existe au sein de Condition féminine Canada un petit groupe de spécialistes dans le domaine de l'ACS, et je suis sûre que ces spécialistes pourront éduquer les Canadiennes et les Canadiens qui seront impliqués dans la reconstruction d'Haïti, des infirmières aux gestionnaires de projet. Sans l'ACS, les projets que financera ou pilotera le Canada en Haïti seront voués à l'échec pour ce qui est du respect des droits des femmes et de leur pleine participation.
La moitié de la population haïtienne est prête à participer pleinement à l'édification d'un nouveau pays. J'encourage donc cette auguste assemblée à tendre la main à ces femmes et à demander au gouvernement du Canada de les accompagner équitablement tout au long de ce chemin.