Publié par le sénateur William Rompkey le 03 décembre 2008
Le premier ministre a dit de l’Arctique canadien : Utilisez-le, ou perdez-le. Il a raison.
Mais comment l’utiliser? Et comment pourrions-nous le perdre?
De toute évidence, les Inuits l’utilisent depuis des milliers d’années. Ils appellent même l’Arctique « notre terre » : Nunavut. Ils y vivent, sur terre et sur mer. C’est leur patrie, la patrie des Canadiens et par conséquent la meilleure preuve que l’Arctique, ses terres et ses mers font partie du Canada.
Mais comment peuvent-ils s’y développer, s’ils n’ont pas assez accès aux ressources maritimes comme le flétan, ou à des installations portuaires pour débarquer et transformer leurs prises? Ceux d’entre nous qui vivent sur la côte atlantique tiennent pour acquis les quais et les jetées omniprésents dans nos villes et villages. Dans le Nunavut, il n’y en a pas : pas un seul quai. Parmi les sept installations recommandées dans un rapport récent, seulement un, celui de Pangnirtung, a été annoncé. Par conséquent, si on veut que les Inuits continuent d’utiliser l’Arctique, ils doivent disposer des ressources et des infrastructures. Et nous devons reconnaître que les nouvelles politiques et pratiques dans l’Arctique doivent être conçues et appliquées en partenariat complet avec eux.
Avec leur connaissance intime des terres et des mers de l’Arctique, pourquoi les Inuits ne sont-ils pas plus nombreux dans les rangs de la Garde côtière? Comme les départs à la retraite atteignent l’hémorragie dans cette organisation de première ligne, ne faudrait-il pas recruter davantage de candidats ayant une bonne connaissance de l’environnement? Quoi qu’il en soit, il faut régler le problème de la relève à la Garde côtière : c’est l’organisation de première ligne du Canada dans l’Arctique. Elle est expérimentée et connaît son travail. Ce qu’il lui manque pour remplir son mandat, ce sont de bons outils. Et la Garde côtière, que des témoins comparaissant devant le Sénat ont qualifiée de parent pauvre au gouvernement, en manque dangereusement. Ses navires ont dépassé depuis longtemps leur date de péremption. Un jour, le brise-glace Diefenbaker remplacera le Louis St. Laurent, mais quand? Par ailleurs, 16 autres nouveaux navires promis sont présentement enlisés dans la vase bureaucratique.
Jusqu’où la glace reculera-t-elle d’ici 10 ans? Combien de nouveaux navires, grands et petits, passeront dans les eaux canadiennes durant cette période? Combien d’entre eux déverseront du mazout? Quelle quantité détruira un habitat précieux pour la faune? Que pouvons-nous y faire? Les navires actuels de la Garde côtière jouent un rôle essentiel de plate-forme pour la recherche que nous menons avec beaucoup de créativité et de diligence. Cette recherche aura une valeur inestimable non seulement pour les eaux de l’archipel arctique, mais également pour notre propriété et notre juridiction sur celles qui s’étendent au-delà de la limite des 200 milles marins : là se trouvent des richesses précieuses et inexploitées : minéraux, pétrole, gaz. Mais nos navires sont-ils assez modernes et assez nombreux pour que le Canada puisse affirmer sa juridiction pendant les 10 prochaines années? Nous avons annoncé notre intention d’étendre la zone visée par la Loi sur la prévention de la pollution des eaux arctiques, mais comment allons-nous appliquer cette loi? Et si nous ne l’appliquons pas, quelqu’un d’autre le fera, ou alors ce sera l’anarchie dans l’Arctique. Soit nous l’utilisons, soit nous le perdons.
On pourrait commencer par rendre NORDREG obligatoire, sans attendre. Sur nos côtes de l’Atlantique et du Pacifique, les navires jaugeant en plus de 1 000 tonnes doivent s’inscrire auprès des autorités canadiennes, qui les suivent jusqu’à destination; 96 heures avant qu’un navire étranger pénètre dans notre zone côtière de 12 milles, on sait quel est son pavillon, ce qu’il transporte et où il va. Dans l’Arctique, c’est une autre affaire : l’enregistrement est volontaire. On nous dit que la plupart des navires s’enregistrent, mais comment le savoir? Et si on ne sait pas quels navires sont là, où ils passent et où ils vont, il y aura effectivement de l’anarchie. Il est clair que d’ici 10 ans, avec le recul de la banquise, de plus en plus de navires utiliseront le passage du Nord-Ouest et nos eaux arctiques.
C’est cela que les Américains craignent le plus. Ils contestent notre juridiction, mais on peut parier que si nous étions là pour l’exercer, ils se calmeraient. Comme l’a dit l’expert Rob Huebert de l’Arctique, les Américains diraient probablement : « allez-y, Canada; établissez vos règles et vos règlements, comme les Russes le font, et nous ne les contesterons pas si vous nous prouvez que vous êtes capables de les appliquer ».
Nous devons rendre NORDREG obligatoire : cette simple opération ne nous coûterait guère et nous rapporterait gros. Là encore, nous devons donner à la Garde côtière les outils pour faire le travail, lui donner des plates-formes qui sont suffisamment renforcées pour la glace, pouvant transporter soldats, gendarmes de la GRC ou douaniers, selon le besoin, en plus d’assurer fonctions normales de commandement et de contrôle. En d’autres mots, nous pouvons soit utiliser notre juridiction, soit la perdre.
Certains de ces navires qui emprunteront le passage du Nord-Ouest déverseront du mazout : c’est inévitable. Le Canada a des dépôts dispersés dans tout l’Arctique pour faire face à ces accidents. Mais qui est là sur place pour y réagir? Et s’il n’y a personne, comment nous y rendre? Encore une fois, les Inuits connaissent l’environnement et l’importance de le protéger. Après tout, ce territoire est avant tout le leur. Pourquoi ne pas leur donner la formation nécessaire pour répondre aux urgences maritimes? Ils connaissent déjà mieux que quiconque les zones où se trouve l’habitat de la faune marine.
Même chose avec les opérations de sauvetage. Les techniciens en sauvetage des Forces canadiennes sont sans égal pour leur compétence et leur courage et comptent parmi nos meilleures militaires. Mais s’ils ne sont pas sur place avec le bon équipement, leur compétence et leur courage ne serviront à rien.
John Amagoalik, le père du Nunavut, a dit au Comité sénatorial qu’après l’écrasement d’un avion qui le transportait, il a déjà passé deux jours sous les températures glaciales du Grand-Nord, avant qu’on lui envoie un hélicoptère de la base de Trenton. Il fallait que l’appareil vienne du sud de l’Ontario. Avec l’activité accrue dans l’Arctique, ne serait-il pas plus logique de poster de l’équipement de recherche et de sauvetage plus près des besoins? Une équipe de recherche et sauvetage est normalement stationnée à Goose Bay, mais une partie a été envoyée en Afghanistan. Goose Bay, au Labrador, est au moins plus près de l’Arctique que Trenton : il serait logique que la base de Goose Bay ait la capacité de recherche voulue pour les régions arctiques et subarctiques.
On peut effectuer le sauvetage depuis les airs ou sur mer. Encore une fois, les Inuits sont chez eux sur les glaces et dans les mers de l’Arctique. Pourquoi ne pas enrichir les fonctions des Rangers canadiens pour accroître leur capacité marine, donner aux Inuits les bateaux, l’équipement et l’assurance qu’il leur faut et les laisser participer aux opérations de recherche et sauvetage chez eux? Ils s’y connaissent mieux que quiconque.
Les eaux et les terres de l’Arctique nous appartiennent. Nous le savons et nous pouvons le prouver. Mais ce territoire doit être canadien non seulement en théorie, mais également en pratique, nous devons faire la preuve de notre souveraineté et de notre juridiction. Nous pouvons soit les utiliser, soit les perdre.