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Il faut nommer des gens qui croient au Sénat

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Publié par le sénateur Colin Kenny le 15 décembre 2008

Le premier ministre Stephen Harper a-t-il vraiment l’intention de faire la paix avec les parlementaires non-conservateurs dans l'intérêt de tous les Canadiens? L’un des indices les plus infaillibles sera le choix des personnes qu’il appellera au Sénat pour combler les 18 postes vacants — et l’ordre de mission qu’il leur donnera.

M. Harper, qui se refuse depuis deux ans à nommer des sénateurs, tient soudainement à nommer des Conservateurs aux sièges vacants afin de réduire la confortable majorité des sénateurs libéraux pour le cas où son gouvernement tomberait bientôt après avoir perdu un vote de confiance aux Communes. Les Libéraux détiennent actuellement 58 des 105 sièges du Sénat, comparativement à 20 pour les Conservateurs.

D’ici à ce que M. Harper fasse ses nominations, la majorité libérale pourrait être ramenée de 58 à 38. Si les Conservateurs parviennent à garder le pouvoir et si M. Harper continue de nommer des sénateurs au rythme de l’attrition attribuable à la retraite — les sénateurs doivent prendre leur retraite à 75 ans —, les Conservateurs détiendront la majorité des sièges au Sénat en janvier 2010 — dans un peu plus d’un an.

M. Harper a parfaitement le droit de nommer des sénateurs et de ne nommer que des Conservateurs s’il le désire. En tant que Libéral, je serais moi-même heureux de voir de nouveaux visages conservateurs. Ces deux dernières années, la tradition — dont le Sénat s’enorgueillit — du travail d’équipe non partisan visant à régler les problèmes importants pour les Canadiens a été gravement affaiblie par le style de direction de la minorité conservatrice. Un apport de sang neuf ne ferait donc pas de tort.

Il y a un seul problème : que se passera-t-il si les 18 nouveaux sénateurs reçoivent pour unique mandat de réaliser la chose qui semble obséder les chefs de la représentation conservatrice au Sénat : détruire l’institution même, parce que M. Harper, leur chef tout-puissant, n’y croit pas?

Si M. Harper choisit des personnes qui ne croient pas au Sénat et leur donne l’ordre de continuer de mettre des bâtons dans les roues des comités sénatoriaux pour entraver leurs travaux, il donnera raison aux partis de l’opposition aux Communes — ils ont dit, en formant leur coalition, il y a deux semaines, que M. Harper se soucie fort peu que le Parlement puisse travailler pour les Canadiens en pleine crise nationale — et il montrera clairement que tout ce qu'il veut, c’est atteindre ses propres objectifs partisans.

Pourquoi devrait-on s’en inquiéter? Après tout, il ne s’agit que du Sénat, qui est la cible préférée des caricaturistes du fait que beaucoup de ses membres sont âgés et qu’aucun n’est élu. Eh bien, il y a tout lieu de s'inquiéter de cette affaire. Au fil des ans, le Sénat a parfois fait un travail extrêmement précieux au nom de tous les Canadiens — les femmes, les pauvres, les Autochtones, les malades, les illettrés —, des gens qui  représentent un gain électoral négligeable et dont les élus aux Communes trouvent donc rarement le temps de s’occuper.

Certaines critiques formulées à l'endroit du Sénat (et de certains sénateurs) étaient légitimes, mais il y en a bien plus qui n’étaient que des ragots sans fondement. J’estime que si le Parlement souhaite reconstituer le Sénat — bien qu’il fonctionne souvent beaucoup mieux que les Communes et travaille tout aussi fort —, il devrait le faire d’une façon transparente et conforme à la Constitution. À défaut, qu’on n'empêche pas les sénateurs de travailler pour les Canadiens. Le Sénat coûte à chaque Canadien 2,42 $ par année, et les Canadiens méritent que cet investissement leur rapporte quelque chose.

Mais au lieu de permettre aux sénateurs de travailler pour le Canada dans l’harmonie et sans sectarisme politique, M. Harper est parvenu ces deux dernières années à enfieller l’atmosphère à la Chambre haute. En voici un exemple éloquent.

Le Comité que je préside depuis sept ans, le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense, a produit 25 rapports au cours de cette période sur divers sujets pressants, comme la sécurité dans les aéroports, la mission canadienne en Afghanistan, nos frontières mal défendues, nos postes frontaliers engorgés et beaucoup d’autres dossiers urgents. Les membres libéraux et conservateurs du Comité ont reproché aux gouvernements tant libéraux que conservateurs leur peu d’empressement à améliorer la sécurité des Canadiens.

L’ancien premier ministre Paul Martin a applaudi notre rigueur et nous a dit de continuer notre excellent travail.

M. Harper, lui, a été furieux. Il a alors décidé que le vice-président non partisan du Comité ne le muselait pas suffisamment, et il a nommé un nouveau vice-président, qui a reconnu que son rôle consistait à faire en sorte que le Comité cesse de critiquer le gouvernement de M. Harper.

Encore une fois, M. Harper a parfaitement le droit de nommer tout un bataillon de sénateurs conservateurs. S’ils viennent travailler avec nous à bâtir un Canada meilleur, je les accueillerai à bras ouverts, comme les autres sénateurs libéraux, d’ailleurs.

Mais selon la rumeur, tout ce que M. Harper veut, c’est nommer des gens qui croient que le Sénat ne devrait pas exister.

Si c’est effectivement le cas, voilà qui en dit long sur M. Harper et son engagement à coopérer avec l'opposition pour que les Canadiens traversent sans trop de mal une période qui s’annonce hélas très difficile. Nous revoilà à l’époque où quiconque ne se prosternait pas devant l'empereur et ne faisait pas tous ses caprices se faisait passer à tabac. Les élus vont de nouveau s’entre-déchirer pendant que le navire de l'économie canadienne coulera.

 

Colin Kenny présidait le Comité sénatorial permanent de la sécurité nationale et de la défense au cours de la dernière législature.


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